Et si les Maoïstes étaient les nouveaux chrétiens .

Publié le par Michel Durand

"Et si sous les pavés de la politique se cachait la plage de la théologie ?", Benny Lévy, en 2002, dans Le Meurtre du Pasteur (Grasset-Verdier).


De Mao à saint Paul.
Voir le Monde : 24/04/08 :

Mai 1968 - Mai 2008 : Quand un absolu chasse l'autre

Ne pas oublier : j'ai écrit  cet article il y a une trentaine d'année. Quel sens a-t-il aujourd'hui ? A vous, de me le dire. Opération vérité !

Et si les maoïstes étaient les nouveaux chrétiens ?

Voilà une phrase bien dangereuse parce que fausse. Je suis certain que les Maoïstes intéressés seraient les premiers à refuser cette appellation de chrétiens tant ils n'ont rien à attendre de l'Eglise. Sauf quand celle-ci a une parole pour les rejoindre. Dans ce cas, ils sont comme tout le monde: n'est bien que celui qui me ressemble, qui nous ressemble. En cette circonstance, ils se précipiteront presque pour baptiser l'Eglise selon leur "credo" alors que nous aimerions les introduire dans notre groupe, les mettre en première ligne de nos rangs : "Ils pensent tellement comme nous qu'ils mériteraient d'être des nôtres ! Ils ne le savent pas, mais en fait, par leur comportement, ils sont disciples de Jésus... ! "

Nous l'avons souvent affirmé; c'est irrespectueux de christianiser les gens malgré eux. Les maoïstes sont maoïstes, un point c'est tout.

Mais, en fait, qu'est-ce que c'est qu'un "Mao" ?

Il doit être difficile de répondre à cette question. Quelqu'un de plus à gauche que la gauche officielle ? Un lecteur du petit livre rouge qui, de plus, met en pratique ce qu'il lit ? Un militant politique inscrit dans la ligne Marx, Trotsky, Lénine, Mao ? etc... Pour suivre la pensée de l'homme de la rue, je dirai qu'est maoïste toute personne pas tellement définissable si ce n'est par sa volonté de tout changer et le plus rapidement possible. Nous voyons alors, mis dans le même sac, portant la même étiquette, des disciples de quelqu'un et des disciples de personne, des violents et des non-violents, des isolés et des regroupés, des chevelus et des tondus qui ont en commun de ne pas comprendre, donc de ne pas accepter, " le système capitaliste dont la loi est de produire pour produire et consommer pour consommer." Cette vie qui nous est offerte, proclament-ils, est inacceptable comme le sont les travaux pénibles non créateurs, la production uniquement quantitative, les besoins factices.

Je concède que le terme "Mao" est, ici, bien improprement choisi.

Si je le prends, c'est pour me situer d'emblée dans une certaine direction. De telles caricatures sont généralement très suggestives. Roger Schwartzenberg, dans son précis de sociologie politique décrit très clairement le comportement de cette génération porteuse de nouvelles valeurs - de contre valeurs diront certains. Dans son chapitre " sur-développement et sous-pouvoir " , nous lisons que beauté, amour, paix, fraternité ont pris la place de travail, efficacité, rendement, progrès.

C'est justement parce que ce sont ces points fondamentaux de la vie humaine qui sont remis en cause que les anciens acceptent mal cette vague encore trop méconnue. Un père de famille, par exemple, ayant travaillé toute sa vie, du lever au coucher du soleil, ou du coucher au lever, avec les primes en plus, accepterat-i1 de voir son fils mettre en pratique ces paroles : pourquoi tant travailler pour tant accumuler 1 Si cela supprime le temps de vivre. Il faut vivre !

Qu'est-ce qui nous pousse à dire que cette génération avec ses "contre-valeurs" serait celle des nouveaux chrétiens ?

Avant tout leur goût pour la vérité, la justice fraternelle et leur ardeur à vouloir que ça change. Nous avons déjà parlé de Jacques Ellul qui voit dans les gauchistes le point de départ d'une société rééquilibrée. " Les gauchistes sont les seuls qui osent reprendre la proclamation, en se trompant certes souvent, d'exigences essentielles... Ils ont osé reparler de la liberté alors que ce mot était banni du vocabulaire de gauche parce que confondu avec libéralisme bourgeois, et contraire à l'égalité ! Ils ont osé reparler de l'exigence de l'homme... Les gauchistes sont la nouvelle étape de notre propre culture. Mais ils ne sont pas la Gauche ! Que non ! Ils en sont les laissés pour compte ! "

Murray Bookchin écrit que "si, l'Espagne a constitué le "paradigme" des révolutions prolétariennes traditionnelles que nous a légué le passé, Mai 68 est devenu... , sous bien des aspects, un "paradigme" pour tout projet de transformation à venir." La vigueur des "nouveaux philosophes" montre bien que, contrairement aux proclamations de nos "mass-media" nationaux, ce qui s'est passé à la fin des années 60 n'est pas un mythe totalement révolu. Vous allez me dire qu'il ne me reste plus qu'un pas à franchir pour faire de révolutionnaire le synonyme de chrétien. Ce serait la seconde fois. Exacte ; et vous savez à quelles conditions je franchis ce pas. Cela dépend du sens que l'on donne au mot révolutionnaire.

Bien avant de découvrir dans la littérature le parallèle chrétien-maoiste, j'avais déjà quelques idées là-dessus. La découverte d'auteurs dignes de confiance parlant dans le même sens, m'a encouragé à continuer sur ce chemin. Depuis longtemps donc, mes sympathies pour les "gauchistes" étaient très nettes. Il m'est même arrivé de tenter quelques dialogues avec eux. Au Creusot notamment. Cela n'à jamais été très loin. Avec certains, nous avons sympathisé. Il nous aurait certainement fallu plus de temps libre pour approfondir nos rapports. D'une façon générale, ma foi chrétienne, face à leur athéisme (et/ou réciproquement) était une gêne. Cet aspect fondamental, présence ou absence de Dieu, place dans nos existences, la ligne d'horizon en des lieux différents. Et puis, il ne faut pas oublier tout ce que le prêtre porte avec lui de poids historique. Mes interlocuteurs pouvaient très bien se demander quelle idée de récupération j'avais derrière la tête. Surtout que j'en avais peut-être une, voire inconsciente ou à peine consciente.

A cette analyse, je voudrais ajouter la difficulté que j'éprouve, encore actuellement, à agir avec les moyens propres à tout combat politique. Est-ce la peur de se salir les mains ? Je ne pense pas. Je supposerai plutôt que c'est à cause de l'abso1utisme d'une action précise, par exemple la marche sur Malville, qui mobilise toute notre énergie. On ne peut faire que çà. Or, je ne me sens pas appelé à ne faire que çà. Me voilà divisé. Il m'apparaît, en effet, indispensable que l'on s'attaque à un objectif délimité. " L'action contre Malville, m'explique une fille d'un groupe anti-nucléaire, "Information-Malville", est celle contre l'arbre qui cache toute une forêt. Nous n'ignorons pas le reste, mais que ferions-nous si nous ne commençons pas par ce qui est le plus urgent ? " Derrière cette réflexion, vous devinez, je suppose, le questionnement que se pose tout prêtre: doit-il s'engager dans l'action politique ? Spontanément, je réponds par la négative; il est impossible de devenir l'homme d'un parti.

Est-ce juste ? Refusant une collusion avec le capitalisme, avec le progressisme, je ne peux logiquement envisager une union avec le gauchisme. Mais, comment alors, cheminer, tout en gardant, au nom de l'Evangile, une attitude contestataire, avec ceux qui apparaissent, au moins pour moi et quelques autres, comme les héraults d'une vérité à dire à tout prix, des injustices à dénoncer ? Cette question vaut pour tous ceux qui visent un engagement quelconque. Pouvons-nous y répondre ? Autrement dit, je me demande s'il est honnête d'agir avec ceux pour qui nous avons des sympathies sans embrasser toute leur théorie. Cela doit être dans ce sens que réfléchissent les chrétiens croyants engagés au Parti Communiste.

Le petit livre d'O. Culmann, Jésus et les révolutionnaires de son temps, m'a beaucoup aidé. Nous y voyons Jésus, très proche des Zélotes par ses idées, son mode de vie, ses paroles. Il ne cache pas ses sympathies envers eux et accepte même, pouvait-il faire autrement, d'être pris pour l'un de ces révolutionnaires. Certains exégètes pensent que Simon le Zélote fut membre d'un de ces groupes "dont le nationalisme religieux s'opposait violemment à l'occupation romaine", avant de se lier à Jésus. C'est une preuve possible de la proximité des sentiments.

Et pourtant, Jésus n'a jamais rejoint leurs rangs. Il n'a pas usé de la même force de combat. Sa libération "annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, proclamer aux captifs la libération, aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté... " bien que semblable à première écoute - peut-être même totalement identique - passe par un autre chemin. Nous le connaissons.

Pour aller plus à fond dans ce processus de questions, je suppose qu'il serait intéressant que les prêtres qui se sont rendus à Malville les 30 et 31 juillet 1977 - il y en a certainement plus d'un - se réunissent entre eux pour discerner, communautairement, comment ils ont portè leur sacerdoce au cours de ce week-end. Il serait également fort utile que des chrétiens convaincus s'expriment au cours d'un forum sur ce qu'ils ont vécu dans ce combat "sectoriel" anti-nucléaire. Existait-il une dichotomie - car c'est bien là la question pour tout militant - entre leur comportement "écologiste" et leur comportement chrétien ? Si je suggère cette rencontre, c'est parce que, d'une part, je ne vois pas toujours très clair dans ce problème qui tourne autour de la foi et de la politique et que, d'autre part, je suppose ne pas être le seul à vivre dans un brouillard épais malgré l'ancienneté du problème et le grand nombre de débats sur ce sujet.

Je réserve une fois de plus le mot de la fin à Maurice Clavel.

Ce n'est que justice puisque c'est de lui que, en dernier ressort, je tiens la formulation du titre de ce chapitre: "Et si la Maoïstes étaient les nouveaux chrétiens ?" ou, plus exactement de Jacques Paugam interviewant Philippe Sollers et Maurice Clavel : "Lorsqu'on dit que les maoïstes d'aujourd'hui retrouvent le comportement des premiers chrétiens, vous êtes d'accord ou vous n'êtes pas d'accord ? "

Maurice Clavel: "Les Mao (dans la mesure où ils sont en prise directe avec le réel) ont au moins un point commun avec les premiers chrétiens : c'est que les premiers chrétiens sont allés à ce monde, non pas comme y vont les chrétiens d'aujourd'hui, pour s'y fondre, mais pour, par leur annonce et leur vie évangélique, le fendre, le casser, le subvertir, et c'est ainsi qu'ils ont eu l'Empire. Et il y a des chances que ces "premiers chrétiens" d'une nouvelle espèce puissent contribuer à une subversion radicale du monde où nous sommes, qui agonise."

 

Publié dans Il y a 30 années...

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