Le lavement des pieds lui-même nous délivre à jamais du pharaon céleste. Jésus brise ici toutes les idoles que l'homme s'est données

Publié le par Michel Durand

Parmi ces idoles, il y a la loi, les lois que se donnent les hommes, les clercs, les princes. Au nom de quoi (ou de qui), peut-on déterminer ce qu’il faut dire ou ne pas dire en Église, par exemple au cours d’une liturgie invitant au pardon, à la miséricorde ? Est-ce au nom de l’appel à maintenir l’unité, qu’il faut-il cacher, mettre à part les personnes qui vivent en Église, « hors clous » ?

 

 

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Jésus et la Samaritaine, Catacombe, Rome, IVe s


Michel Quesnel dont je vous ai parlé hier, écrit : « certes, l’Église doit être une. L’unité en est constitutive. Mais l’unité est un leurre, et elle crée bien des tensions inutiles, si elle ne s’accompagne d’une légitime diversité, suffisamment maîtrisée pour que le lien soit préservé ».

La semaine passée j’ai eu à méditer avec des personnes rencontrées dans le cadre de « David et Jonathan » (le siège de l’association est à deux pas de chez moi), le texte ci-dessous de Maurice Zundel. J’ai choisi ce texte à leur demande, je l’ai choisi parce qu’on y parle de la Samaritaine et qu’avec ce même groupe j’avais été invité à parler de L’Évangile selon Jean.

 

De l'homme possible à l'homme personne (extraits) Maurice Zundel Extraits de la récollection donnée au Centre Charles Péguy à Londres en février 1964

 

 

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"Nous perdre de vue, donner la paix autour de nous, rendre heureux ceux que la vie met sur notre chemin et nous cacher dans cette Présence Divine qui est la respiration de notre liberté."

 

 

 


 

 

Comment saisir l'Évangile comme la source de l'expérience... si l'on ne va pas nous-même vers la source, au puits de Jacob, à l'heure de midi ?

La source au puits de Jacob... Dans ce dialogue avec la schismatique, l'hérétique, la samaritaine, la femme de mauvaise vie, ce dialogue incomparable où Jésus dit à cette pécheresse le secret même le plus profond de la religion de l'esprit : "Donne-moi à boire". Mais c'est lui qui va lui donner à boire, c'est lui qui va la conduire à cette source d'eau vive qui jaillit en elle en Vie Éternelle. Et tandis qu'elle se demande où adorer Dieu, est-ce sur la montagne des samaritains, ou est-ce sur la colline de Sion où les juifs ont leur temple, un temple splendide dont la magnificence fascine des centaines de milliers de pèlerins ?

Et bien non ! Ce n'est ni sur le Garizim, ni sur la colline de Sion, c'est en toi, en toi que jaillit la source de vie éternelle. Le temple va s'écrouler et désormais quel sera le sanctuaire de Dieu ? L'homme. C'est l'homme qui sera désormais le seul sanctuaire de la Divinité. Et c'est pourquoi le pape Saint Grégoire peut écrire ce mot qui est un des plus beaux de la langue chrétienne : "Le Ciel, c'est l'âme du juste" Et c'est devant ce Ciel qui est l'âme du juste, c'est devant ce Ciel que chacun est appelé à devenir, que Jésus est à genoux au lavement des pieds. Revivons ce moment pathétique : tout est perdu, nous sommes à quelques heures de l'Agonie et de la Passion, tout est perdu, Jésus a échoué, il n'a pas fait un seul disciple, personne ne l'a compris, même Pierre qui va tout à l'heure jurer qu'il ne le connaît pas, même le disciple bien-aimé qui va tout à l'heure s'endormir au Jardin de l'Agonie, pour ne pas parler de Judas qui l'a vendu. Et c'est tellement vrai qu'ils n'ont rien compris, qu'à la table de la Cène, ils se disputent la première place.

Alors, il faut frapper le coup décisif, il faut ruiner toutes leurs espérances charnelles, il faut leur faire comprendre qu'ils ne s'assoiront pas sur des trônes, que tout cela était une image, une parabole conforme à leur esprit charnel, que la véritable situation, c'est d'être à genoux comme il l'est lui-même. Il est à genoux devant eux et devant nous car il représente toute l'humanité. Il est à genoux devant l'homme parce que, justement, le Ciel, c'est l'âme du juste. Et dans ce geste désespéré, devant ce geste qui est comme son testament avec la Cène, avec l'Eucharistie, Jésus veut conduire ses disciples à la découverte essentielle.

Il veut qu'ils comprennent que le Royaume de Dieu est au-dedans d'eux-mêmes et que ce Royaume de Dieu, Dieu ne peut pas les y introduire de force, car Dieu est Amour et rien qu'Amour Dieu se propose toujours, il ne s'impose jamais. C'est donc à eux d'ouvrir la porte, c'est à eux de l'accueillir, c'est à eux de consentir, c'est à eux de prononcer ce oui pour fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles, c'est à eux d'accueillir cet amour qui ne peut déployer en eux toute sa lumière, toute sa joie qu'avec leur consentement.

Le lavement des pieds lui-même nous délivre à jamais du pharaon céleste. Jésus brise ici toutes les idoles que l'homme s'est données, tous les faux dieux qu'il a inventés. Jésus introduit dans notre histoire une essentielle transmutation des valeurs.

La grandeur, ce n'est pas de dominer, d'avoir des sujets, de pouvoir les écraser, de leur parler à l'impératif, de les juger et de les condamner s'ils ne se soumettent pas au pouvoir arbitraire d'un tyran, la grandeur, c'est de se donner. La grandeur se situe non pas dans la ligne de la domination mais dans la ligne de la générosité. Et c'est pourquoi Jésus à genoux atteste la vraie grandeur, celle du don, celle de l'amour, la seule qui puisse convenir au Dieu-Esprit qui est Vérité. C'est une immense révolution, c'est la vraie révolution car, justement, maintenant le ciel est ici. Maintenant, aujourd'hui , au-dedans de nous.

Le visible laisse transparaître l'invisible, le visible est un sacrement où resplendit le Visage de l'Éternelle Beauté. L'homme révèle Dieu.

Mais, bien sûr, c'est un Dieu que l'on ne peut pas connaître si l'on ne devient pas homme ; il faut se faire homme pour atteindre à ce Dieu-là ou, ce qui revient au même, on atteint à ce Dieu-là quand on devient vraiment un homme, quand on devient une personne, une source, une origine, un espace, un créateur.

Car l'homme dans son authenticité se situe à ce niveau du dialogue nuptial avec le "beauté toujours ancienne et toujours nouvelle" dont la rencontre nous fait passer du dehors au dedans en nous joignant à nous-même dans un moment unique où nous devenons nous dans un élan vers l'autre.

Ce Dieu-là est un Dieu inconnu de l'immense majorité des croyants accrochés à des idoles comme les apôtres l'étaient à leurs rêves et ne voyaient pas Jésus : ils le voyaient devant eux au lieu de le voir au-dedans d'eux. C'est pourquoi ils n'arrivaient pas à le discerner et à le reconnaître.

Ce Dieu-là, le Dieu de l'expérience augustinienne, le Dieu que la Samaritaine est invitée à découvrir au plus intime d'elle-même, le Dieu devant lequel Jésus est à genoux au lavement des pieds, ce Dieu-là est inconnu de l'immense majorité des croyants de toutes les religions.

Nous sommes tentés de nous scandaliser des athéismes d'état qui constituent l'armature des états communistes, alors que nous avons omis de nous scandaliser des religions d'état des peuples soi-disant chrétiens ou croyants, comme si un état pouvait porter l'esprit d'une religion, comme si un état ne s'emparait pas d'une religion pour en faire sa chose, pour s'en servir et pour la dégrader.

C'est justement cette usurpation qui a concouru à faire de Dieu une idole inacceptable, un pharaon céleste, un despote, un tyran, une milice, une menace, enfin tout ce qui est contraire à notre grandeur, à notre dignité, à notre foi d'initiative et de liberté.

C'est pourquoi nous ne devons jamais oublier que l'athéisme concerne presque toujours un faux Dieu et que nous sommes plus athées que tous les athées en face de ce faux dieu que l'athéisme repousse. Car notre Dieu n'est pas celui-là, celui qu'ils repoussent, mais celui qu'ils ignorent et qui, pourtant, les attend au plus intime d'eux-mêmes.

Il s'agit que l'homme soit debout, il ne s'agit pas de l'humilier sous un joug, il ne s'agit pas de lui imposer des limites, il n'y a qu'un seul interdit, c'est justement de limiter l'homme, de limiter l'univers et, par conséquent, de limiter Dieu. Il faut que l'homme soit debout, qu'il atteigne toute sa stature et toute sa grandeur pour témoigner du vrai Dieu.

Vive la révolution, bien sûr, mais Jésus l'a accomplie, du moins Jésus veut l'accomplir et ce que le Marxisme en a retenu, c'est simplement un des aspects, Grandeur de l'homme, bien sûr! Et nous voulons cette grandeur de l'homme, nous la voulons passionnément, nous nous sentons de ce temps, nous sommes des hommes de notre siècle et tout ce qui est témoignage de la grandeur humaine nous émeut et nous attire. Nous voulons cette révolution, mais nous la voulons dans son intégrité. Nous voulons la grandeur de l'homme au niveau même où elle s'accomplit, dans le dialogue avec l'Éternel Amour

Croire en l'homme, croire en la grandeur de l'homme, c'est justement percevoir en chacun cette existence possible, car l'homme ne naît pas tout fait, il ne naît pas préfabriqué.

Devant sa personnalité, l'enfant qui naît est une possibilité d'homme, il n'est pas encore un homme, il a à se faire homme, comme d'ailleurs toute créature intelligente, même le séraphin le plus élevé le doit, puisqu'il a reçu l'existence sans l'avoir choisie, pour que cette existence soit de lui, pour qu'elle jaillisse en lui comme de source, qu'elle soit vraiment une vie libératrice et créatrice. Il faut qu'il se choisisse, qu'il se récupère tout entier en faisant de lui ce don où notre liberté s'accomplit et c'est pourquoi, si on arrivait à créer en bocal, comme il n'est peut-être pas impossible de le faire, un homme qui serait tout entier la création de l'homme, on n'aurait rien fait encore, parce que cet homme auquel on aurait donné les gènes les plus parfaits, dont on aurait fait un génie, il aurait encore à se choisir, plus que n'importe qui. Il ne pourra pas demeurer simplement au stade de sa préfabrication : il faudra qu'il s'invente lui-même, qu'il se choisisse et tout serait remis en question, car il ne serait homme qu'à partir de ce moment-là, ou surhomme à plus forte raison, qu'à partir du moment où il ferait de lui-même un être entièrement neuf, qui tiendrait tout de lui-même, ce qui ne peut s'accomplir que dans l'amour, dans cette totale démission où la vie n'est plus qu'un élan vers un autre intérieur à soi.

Alors, soyons prudents. N'accusons pas les athées sans voir ce qu'ils mettent dans leurs négations. Ne faisons pas trop de crédit aux croyants sans regarder ce qu'ils mettent sous leur prétendue foi, car on s'aperçoit que bien des croyants sont de vrais athées et que bien des athées sont de vrais croyants, selon justement qu'ils décollent d'eux-mêmes ou non, selon que leur vie est générosité.

Je ne connais rien de plus pathétique que ces deux pages du livre de Rostand, ces deux pages qui sont un hymne à la Vérité, où Rostand déclare que la seule chose qui fait le savant, c'est son désir passionné de la vérité, de son désir d'atteindre à ce qui est et qu'atteindre à ce qui est suppose qu'on se dépasse, suppose qu'on est prêt à abandonner tous ses biens, suppose que l'on entre dans le silence car la vérité n'est jamais là où on crie.

Et la vérité, finalement, est ineffable, et il y a plus de sagesse, et plus de grandeur, et plus de beauté dans ce petit mot "est" que dans les plus majestueuses des épithètes. Et bien, Rostand, qui consacre sa vie à la vérité, qui peut vivre cet hymne nuptial et le chanter dans un langage si admirable, Rostand, dont toute la vie est dominée par ce souci de ne rien ajouter à cette vérité dont il se veut uniquement le serviteur et le chantre, Rostand a beau se déclarer athée, ou se croire tel, en toute modestie d'ailleurs car il n'en fait pas une gloire, il est entré dans le dialogue.

Après tout, le mot Dieu, ou God, est une convention. Il s'agit de savoir ce que l'on met sous ce mot, tout ce que l'on peut y mettre validement sur l'expérience augustinienne confirmée par le dialogue avec la Samaritaine qui en est d'ailleurs l'origine, confirmé par l'agenouillement de Jésus au lavement des pieds, confirmé par nos échecs mêmes, puisque jamais nous n'avons pu nous trouver nous-mêmes sans rencontrer au plus intime de nous ce visage imprimé dans nos coeurs.

Il y a donc un réalisme souverain dans l'expérience de Dieu puisque c'est à cette expérience que tient notre existence d'être humain, d'être personnel, d'être source, d'être libre, d'être créateur. Il est impossible de fonder la dignité humaine ailleurs que sur ce dialogue nuptial où nous nous échangeons avec Lui dans l'émerveillement de l'Amour.

Publié dans Témoignage

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M

J'adhére ^leinement à ce concernant le lavement des pieds; il représente bien le Dieu auquel je crois...que je découvre dans le silence d'une vie (83ans) qyu je pense arrive à la dernière
étape...La toute Puissance de ce Dieu brise tous les pouvoirs et les mensonges qui opacifient la rencontre..MERCI
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M


Merci pour votre témoignage d'ouverture vers une vie nouvelle inconnue sinon dans la foi en Christ.