Si la vie religieuse de la Colombière (école cléricale) n'est pas très sincère, elle existe tout de même et j'ai la possibilité de m’y tremper

Publié le par Michel Durand

Si la vie religieuse de la Colombière (école cléricale) n'est pas très sincère, elle existe tout de même et j'ai la possibilité de m’y tremper

La suite du journal d'adolescent 

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Il me faudrait aller plus vite, pour en finir et obtenir, plus facilement une vue d'ensemble afin d'y projeter un regard critique. 

 

 

Mercredi 19 octobre

Étudions une nouvelle fois les mœurs de la nouvelle boîte. Je porte mon attention sur l'espionnage qui s’y déroule.

Toutes nos actions, nos manières de faire sont connues de chaque prêtre. On sait, par exemple, où j’habite (chez un vieille dame, il n’y avait plus de place à l’internat) et où j'étais l’an passée. On n’ignore pas mon regret d'avoir quitté Godefroy et la manière d'enseignement des frères. Ce que je dis pour moi, je pourrais le dire pour les autres. Tout ce qui se fait, en étude, en classe, sur la cour est connu par les prêtres. Comment cela ? La chose est bien simple, et je m'en suis rendu compte en parlant avec Monsieur Troncy. Nous discutions sur l'ambiance de la classe et plus spécialement sur le caractère de Devinau. Les questions étaient nombreuses et précises ; il était visible qu’il cherchait à le connaître. Et j'étais fort ennuyé de répondre car je n'aime pas beaucoup ce genre de faire. S'il veut savoir, qu'il aille lui-même le questionner. Monsieur Troncy s’aperçut de ma réticence et il s'arrêta ici. Heureusement, car je n'aurais pas aimé jouer l'espion de la classe de philo. Si les autres professeurs connaissent maintenant Devinau, c'est par l'intermédiaire de Monsieur Troncy ; il discute très souvent au réfectoire, et auparavant, de la mienne (de vie). Dans la boîte, il y a beaucoup d'espions de ce genre. Nous le sommes à vrai dire tous et nous le sommes inconsciemment. Le prêtre pose des questions, nous y répondons sans réfléchir et sans danger car c’est, dit-il, sous le secret de la confession, plus exactement de la discussion spirituelle. Savoir si cette discussion oblige au secret total ? Apparemment, il n'y a rien à dire, car comment discerner, distinguer cette discussion d'une autre qui ne serait pas spirituelle.

Pour contrôler, un peu, ce que j'avance ici, j'en ai parlé à certains camarades. « Tes constatations sont justes, m’ont-ils dit, mais elles sont faibles ». « Il y a autre chose de pire que tu as le temps de voir ». Ces choses pires prennent place dans les lèche-cul qui, eux, sont des espions attitrés. Surtout auprès de Monsieur Rob. Le préfet de discipline. Ce dernier, paraît-il, les exploite véritablement. Mais j'attends un contrôle de cette idée avant d'en parler. Et ai-je le droit de critiquer si amèrement une école ? Mais si ce qui s'y passe me paraît scandaleux, que faire ?

 

Samedi 22 octobre

« Moi et les autres » pour être le titre de ce rapport. Rapport qui est une constatation.

Au début de l'année, je me suis présenté comme un type volontaire, enthousiaste. Je donnais l'impression d'être fort et de ne reculer devant rien. On me donnait une personnalité dont l'intensité était certainement supérieur à celle que je possède vraiment. Le préfet de discipline me trouvait également plus sensationnel qu'en réalité. Il s'était basé sur mes relations, petit cousin du vicaire général Décréau (parent très éloigné rarement rencontré), sur une ou deux conversations, enfin sur rien de bien défini.

Les camarades ont été déçus par le pessimisme que je montre ces derniers jours. Physiquement, je suis fatigué et ne supporte qu’à peine les railleries des autres, qui, sans être méchantes, sont de plus en plus nombreuses. À la suite de celle-ci, j'ai des réactions de défaitiste, et ils sont soufflés de me voir si différent du début de l'année. « Lui, ce Durand qui était toujours joyeux et enthousiaste, lui, il est maintenant plus dégoûté que jamais. « Comment peuvent-il savoir que ma tendance fondamentale est d'être triste et que la joie que j’ai montré est le résultat d'une transformation faite avec l'aide de Dieu et à coup de volonté pour accepter l'aide de Dieu et ses conséquences.

C'est un échec et un échec qui me trouble car, pourrai-je enfin vaincre, ce qui rappelle en moi le romantique, l'incompris, le complexe ? Tous ces noms mes camarades les ont découvert chez moi. Ils me connaissent de mieux en mieux et le fond de moi-même, la connaissance profonde de mes tendances sont moins belles que ce que j’affiche ; c'est-à-dire ce que je veux être. Je suis un homme (un humain) et j'en serai toujours un. Un homme plein de faiblesse qui n'aime pas entendre la vérité et qui pleure en l’entendant. Telle furent mes réactions devant Monsieur Rob qui sans ménagement me fit découvrir l'obstination que je mettais à ne pas me conformer aux habitudes de la pension, en soulignant également mes prétentions d'avoir toujours raison et de conformer les autres à mes idées plutôt que de me conformer aux leurs.(Il est question d’une conversation où j’affirmais que le baptême des enfants devait se faire en langue française pour que l’on comprenne alors qu’il n’était, selon Monsieur Rob, valable qu’en latin). Ce qu'il me disait me paru tellement horrible ! Il mettait tellement à nu ma personne orgueilleuse, que, devant lui, je n'ai pu retenir mes larmes. Larmes qui lui prouva que je n'étais pas ce qu'il croyait. Que ma faiblesse est grande ! En sera-t-il toujours ainsi ?

Mon attitude de blasé pour ces derniers jours est un échec ; je n'aurais pas voulu que l'on me connaisse sous cet aspect.

Désillusion également des professeurs et des camarades au point de vue religieux. J'étais, vu comme un type très religieux et pieux. J'étais pour ainsi dire frais moulu pour le séminaire. Mais avec le temps, mon caractère paillard s'est petit à petit extrait de ma pudeur et je ne suis plus aussi curé qu'on le prétendait au début de l'année. On ne dit plus ce que l'on disait : « Durand ne peut aller qu’au séminaire ». Or cela me fait mal, car je dois aller au séminaire et ma conduite doit être conforme à cette perspective. Je dois par exemple, comme le dit Desvignes, un type sympa, être discret sur les conversations au sujet des femmes.

En conclusion : rester ainsi, naturel, sans souci de la vie future ou se contrôler ? Il est certain que le contrôle s’impose ; j'aime pourtant mieux le spontanée.

 

20 novembre 1960

Voici un long silence ; mais c'est un silence relatif, car en moi-même il se produit de grand bruit, il se passe beaucoup de mouvement.

D'abord mon idée de passage à la vie religieuse se précise et je vois la volonté de Dieu s’affirmer. Je vois également l'aide de Dieu qui semble diminuer mes liens terrestres. Ensuite, je vois s’établir en moi le désir d'une vie plus équilibrée, plus posée. Le bohème que je pourrais être disparaît quelque peu. L'affolé et l'inquiet disparaissent derrière une vie complète et calme. Complète, car je veux toujours vivre pleinement pour le bien d'autrui. Calme, car je trouve le surmenage inutile, mais aussi nuisible pour mon équilibre psychique. Or cet équilibre est important à obtenir pour accueillir et donner la présence divine. De plus je m'aperçois que la précipitation ne donne rien de positif. Ainsi je ne cherche plus la rapidité du parcours : chaque jour, chambre - Colombière, Colombière - chambre et chambre - Colombière, pour gagner quelques minutes. Une marche paisible me fait encore plus de bien : j'ai maintenant la conviction que le repos est utile dans la vie intellectuelle et qu'il n'est pas perdre son temps à se reposer quand le repos ne dépasse pas le temps permis.

Cependant je conserve encore ma tendance révolutionnaire ; celle-ci est, du reste, le gage de ma jeunesse. Jeunesse que j'espère épargner durant toute ma vie. Ainsi que mon caractère d'idéaliste et de mystique. Quoique l'idéaliste que je suis soit un peu naïf et que très souvent je quitte la terre et ses réalités. Il y a donc à réfléchir sur ce point. Et mes conceptions qui ont évolué, évolueront encore.

Heureusement que je suis venu à la Colombière pour prendre contact avec ce nouveau genre de vie. La différence, avec le séminaire sera en conséquence moins grande.

 

6 décembre

Évolution également dans mes prières. À ceci, le père Troncy m’aide beaucoup. La prière se concrétise et devient un véritable dialogue avec Dieu. Un dialogue où mon physique a plaisir à retrouver, dans son attitude, le style de mes idées : contrition, enthousiasme, demande, remerciements.

Évolution également vis-à-vis de la messe. Je fais le projet d'y aller en semaine et d’y servir le prêtre.

Accroissement aussi de mes connaissances liturgiques. Si la vie religieuse de la Colombière n'est pas très sincère, elle existe tout de même et j'ai la possibilité de m’y tremper. La prière qui me plaît le plus et celle des complies.