Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société

Publié le par Michel Durand

Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société

J’ai lu avec attention et grand plaisir Dilexi te de François - Léon XIV, sur l’amour envers les pauvres.

Je ne peux que songer aux invitations d’Antoine Chevrier : « Le bienheureux Antoine Chevrier était vicaire dans le quartier de la Guillotière, un quartier pauvre de Lyon au XIX siècle. Là, il vécut pauvrement au milieu de ses paroissiens, et il se mit à leur service. En 1860, il loue un ancien dancing, "le Prado": ce lieu deviendra une maison de prière et de catéchèse pour tous les enfants dans la misère. Devant la tâche immense du service des plus pauvres en pleine Révolution Industrielle, il fonde avec quelques prêtres et quelques sœurs la "Société du Prado", pour vivre en pauvres parmi les pauvres. » Sœur Catherine Aubin, Histoire de sainteté, Bienheureux père Antoine Chevrier.

 

 

J’ai relevé quelques phrases à méditer, à relire avec ardente attention

Dilexi te

2. La déclaration d’amour de l’Apocalypse renvoie au mystère inépuisable que le Pape François a approfondi dans l’encyclique Dilexit nos sur l’amour divin et humain du Cœur du Christ. Nous y admirons la manière dont Jésus s’est identifié “avec les plus petits de la société” et comment, par son amour donné jusqu’à la fin, il a révélé la dignité de tous les êtres humains, surtout lorsqu’« ils sont plus faibles, plus misérables et plus souffrants ».[ [1]]

Léon XIV ; je pense moi aussi qu’il est nécessaire d’insister sur ce chemin de sanctification, parce que dans « cet appel à le reconnaître dans les pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du Christ, ses sentiments et ses choix les plus profonds, auxquels tout saint essaie de se conformer ». [3]

5. C’est précisément dans cette perspective que l’affection envers le Seigneur s’unit à celle envers les pauvres.

« Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire.

7. Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri.

8. ’est pourquoi, en écoutant le cri du pauvre, nous sommes appelés à nous identifier au cœur de Dieu qui est attentif aux besoins de ses enfants, en particulier les plus démunis.

9. La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église. Sur le visage meurtri des pauvres, nous voyons imprimée la souffrance des innocents et, par conséquent, la souffrance même du Christ.

10. En ce sens, on peut dire que l’engagement en faveur des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien qu’il ait pris de l’importance au cours des dernières décennies, reste toujours insuffisant

 

En pensant à la conversion d’Antoine Chevrier devant la crèche à l’église St André =

16. Dieu est amour miséricordieux et son projet d’amour, qui s’étend et se réalise dans l’histoire, consiste avant tout à descendre parmi nous .… C’est précisément pour partager les limites et les fragilités de notre nature humaine qu’Il s’est fait Lui-même pauvre, qu’Il est né dans la chair comme nous, que nous l’avons connu dans la petitesse d’un enfant couché dans une mangeoire et dans l’humiliation extrême de la croix, là où Il a partagé notre pauvreté radicale qui est la mort.

18 Dans son incarnation, Il « s’est dépouillé prenant la condition d’esclave ; devenant semblable aux hommes et reconnu à son aspect comme un homme » ( Ph 2, 7), Il nous a apporté le salut sous cette forme. Il s’agit d’une pauvreté radicale, fondée sur sa mission de révéler le vrai visage de l’amour divin (cf. Jn 1, 18 ; 1 Jn 4, 9). C’est pourquoi, dans l’une de ses admirables synthèses, saint Paul peut affirmer : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’Il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » ( 2 Co 8, 9).

19. L’Évangile montre en effet que cette pauvreté touchait tous les aspects de la vie du Christ. Dès son entrée dans le monde, Jésus fait l’expérience des difficultés liées au rejet. L’évangéliste Luc, racontant l’arrivée à Bethléem de Joseph et de Marie, alors sur le point d’accoucher, observe avec regret : « Il n’y avait pas de place pour eux dans le logement » (Lc 2, 7). Jésus naît dans d’humbles conditions ; dès sa naissance, il est couché dans une mangeoire ; et très tôt, pour le sauver de la mort, ses parents fuient en Égypte (cf. Mt 2, 13-15). Au début de sa vie publique, il est chassé de Nazareth après avoir, dans la synagogue, annoncé en Lui l’accomplissement de l’année de grâce dont se réjouissent les pauvres (cf. Lc 4, 14-30). Il n’y a pas de lieu accueillant, même pour sa mort : ils le conduisent hors de Jérusalem pour le crucifier (cf. Mc 15, 22). C’est à cette condition que l’on peut résumer de manière claire la pauvreté de Jésus. Il s’agit de la même exclusion qui caractérise la définition des pauvres : ils sont les exclus de la société. Jésus est la révélation de ce privilegium pauperum. Il se présente au monde non seulement comme le Messie pauvre, mais aussi comme le Messie des pauvres et pour les pauvres.

26. Il est indéniable que la primauté de Dieu dans l’enseignement de Jésus s’accompagne d’un autre point ferme : que l’on ne peut aimer Dieu sans étendre son amour aux pauvres. L’amour du prochain est la preuve tangible de l’authenticité de l’amour pour Dieu, comme l’atteste l’apôtre Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. [...] Dieu est Amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 12.16). Il s’agit de deux amours distincts, mais non séparables.

Culte sacré et sainteté dans le siècle : glorifier Dieu par toute sa vie  allez dans la paix du Christ

27. C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont recommandées comme signes de l’authenticité du culte qui, tout en rendant gloire à Dieu, a pour tâche de nous ouvrir à la transformation que l’Esprit peut opérer en nous, afin que nous devenions tous des images du Christ et de sa miséricorde envers les plus faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur, qui s’exprime dans le culte, vise également à nous libérer du risque de vivre nos relations dans une logique de calcul et d’intérêt, pour nous ouvrir à la gratuité qui existe entre ceux qui s’aiment et qui, par conséquent, mettent tout en commun.

29. Dans la première communauté chrétienne, le programme de charité ne découlait pas d’analyses ou de projets, mais directement de l’exemple de Jésus, des paroles mêmes de l’Évangile. La Lettre de Jacques consacre beaucoup de place au problème des relations entre riches et pauvres, mais elle lance aussi aux croyants deux appels très forts qui mettent en question leur foi : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : “J’ai la foi”, s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : “Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous”, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2, 14-17).

40. Saint Justin, quant à lui, dans sa première Apologie adressée à l’empereur Hadrien, au Sénat et au peuple romain, expliquait que les chrétiens apportaient tout ce qu’ils pouvaient aux nécessiteux car ils voyaient en eux des frères et des sœurs dans le Christ. Écrivant à propos de l’assemblée en prière le premier jour de la semaine, il soulignait qu’au cœur de la liturgie chrétienne on ne peut séparer le culte de Dieu de l’attention aux pauvres. C’est pourquoi, à un certain moment de la célébration, « ceux qui ont du bien et qui le veulent donnent librement ce qu’ils veulent, chacun selon son gré ; ce qui est recueilli est mis en réserve auprès du président. C’est lui qui assure les secours aux orphelins, aux veuves, à ceux qui sont dans l’indigence du fait de la maladie ou de quelque autre cause, ainsi qu’aux prisonniers, aux hôtes étrangers ; en un mot il prend soin de tous ceux qui sont dans le besoin ». [29] Cela montre que l’Église naissante ne séparait pas le fait de croire de l’action sociale : la foi qui n’était pas accompagnée du témoignage des œuvres, comme l’enseigne saint Jacques, était considérée comme morte (cf. Jc 2, 17).

Saint Jean Chrysostome

=== sacé du culte et sainteté dans la société auprès des pauvres

41. Affirmant avec une clarté cristalline que si les fidèles ne rencontrent pas le Christ dans les pauvres qui se trouvent à la porte, ils ne pourront pas non plus l’adorer sur l’autel, il poursuit : « À quoi lui sert une table pleine de coupes en or, tandis qu’il meurt de faim ? Commence par combler sa faim et, de ce qu’il restera, orne ensuite sa table ». [31] Il comprenait donc l’Eucharistie également comme l’expression sacramentelle de la charité et de la justice qui la précédent, qui l’accompagnent et qui doivent la prolonger, dans l’amour et l’attention aux pauvres.

 

St Augustin

43. S. Ambroise, De Nabuthae, 12, 53.   Pour l’évêque de Milan, l’aumône est le rétablissement de la justice, et non un geste paternaliste. Dans sa prédication, la miséricorde prend un caractère prophétique : elle dénonce les structures d’accumulation et réaffirme la communion comme vocation ecclésiale.

44. Augustin : Dans ses Commentaires sur les Psaumes, il rappelle que les vrais chrétiens ne négligent pas l’amour pour les plus démunis : « Vous faites attention à vos frères, pour savoir s’ils ont besoin de quelque chose, mais si le Christ habite en vous, vous donnez aussi aux étrangers ». [35] Ce partage des biens naît donc de la charité théologale et a pour fin ultime l’amour du Christ. Pour Augustin, le pauvre n’est pas seulement une personne à aider, mais la présence sacramentelle du Seigneur.

48. De nombreux autres Pères de l’Église, d’Orient et d’Occident, se sont prononcés sur la primauté de l’attention aux pauvres dans la vie et la mission de tout fidèle chrétien. Dans cette perspective, on peut dire en résumé que la théologie patristique est pratique, elle vise une Église pauvre et pour les pauvres, rappelant que l’Évangile n’est annoncé correctement que lorsqu’il pousse à toucher la chair des derniers et avertissant que la rigueur doctrinale sans miséricorde est un discours vide.

58. La vie monastique, si elle est fidèle à sa vocation originelle, montre que l’Église n’est pleinement épouse du Seigneur que lorsqu’elle est également sœur des pauvres. Le cloître n’est pas seulement un refuge du monde, mais une école où l’on apprend à mieux le servir. Là où les moines ont ouvert leurs portes aux pauvres, l’Église a révélé avec humilité et fermeté que la contemplation n’exclut pas la miséricorde mais l’exige comme son fruit le plus pur.

Chevrier aurait pu être cité ici :

72. Pour la foi chrétienne, l’éducation des pauvres n’est pas une faveur, mais un devoir. Les petits ont droit à la connaissance, condition fondamentale pour la reconnaissance de la dignité humaine. Les enseigner, c’est affirmer leur valeur en leur donnant des outils pour transformer leur réalité. La tradition chrétienne considère le savoir comme un don de Dieu et une responsabilité communautaire. L’éducation chrétienne ne forme pas seulement des professionnels, mais des personnes ouvertes au bien, à la beauté et à la vérité. L’école catholique, par conséquent, lorsqu’elle est fidèle à son nom, constitue un espace d’inclusion, de formation intégrale et de promotion humaine ; en conjuguant foi et culture, elle sème l’avenir, honore l’image de Dieu et construit une société meilleure.

 

Présence aux migrants

74-  75. La tradition de l’activité de l’Église pour et avec les migrants se poursuit et, aujourd’hui, ce service s’exprime à travers des initiatives telles que les centres d’accueil pour les réfugiés, les missions frontalières, les efforts de Caritas Internationalis et d’autres institutions. Le Magistère contemporain réaffirme clairement cet engagement. Le Pape François a rappelé que la mission de l’Église envers les migrants et les réfugiés est encore plus large, insistant sur le fait que « la réponse au défi posé par les migrations contemporaines peut se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Mais ces verbes ne valent pas seulement pour les migrants et pour les réfugiés. Ils expriment la mission de l’Église envers tous les habitants des périphéries existentielles qui doivent être accueillis, protégés, promus et intégrés ». [65] Et il disait également : « Tout être humain est enfant de Dieu ! L’image du Christ est imprimée en lui ! Il s’agit alors de voir, nous d’abord et d’aider ensuite les autres à voir, dans le migrant et dans le réfugié, non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et à aimer, une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus ouverte, selon l’Évangile ». [66] L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts. Elle sait que son annonce de l’Évangile est crédible seulement lorsqu’elle se traduit en gestes de proximité et d’accueil ; et que dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la porte de la communauté.

Mettre en pratique la Parole de Dieu = être « auprès des derniers »

76. La sainteté chrétienne fleurit souvent dans les lieux les plus oubliés et les plus blessés de l’humanité. Les plus pauvres parmi les pauvres – ceux qui manquent non seulement de biens, mais aussi de voix et de reconnaissance de leur dignité – occupent une place spéciale dans le cœur de Dieu. Ils sont les préférés de l’Évangile, les héritiers du Royaume (cf. Lc 6, 20). C’est en eux que le Christ continue de souffrir et de ressusciter. C’est en eux que l’Église retrouve sa vocation à montrer sa réalité la plus authentique.

77

Sainte Thérèse de Calcutta, canonisée en 2016

78. Au Brésil, Sainte Dulce des Pauvres – connue comme “le bon ange de Bahia”

79. On pourrait citer aussi saint Benoît Menni et les Sœurs Hospitalières du Sacré-Cœur de Jésus, aux côtés des personnes handicapées ; saint Charles de Foucauld dans les communautés du désert ; sainte Catherine Drexel auprès des groupes les plus défavorisés en Amérique du Nord ; sœur Emmanuelle avec les ramasseurs d’ordures dans le quartier d’Ezbet El Nakhl, au Caire ; et bien d’autres encore. Chacun, à sa manière, a découvert que les plus pauvres ne sont pas seulement objet de notre compassion, mais des maîtres d’Évangile. Il ne s’agit pas de “leur apporter” Dieu, mais de le rencontrer en eux. Tous ces exemples nous enseignent que servir les pauvres n’est pas un geste à faire du haut vers le bas, mais une rencontre entre égaux où le Christ est révélé et adoré. Saint Jean-Paul II nous rappelait que « dans la personne des pauvres il y a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l’Église une option préférentielle pour eux ». [70] C’est donc en se penchant pour prendre soin des pauvres que l’Église assume sa posture la plus élevée.

Les Mouvements populaires

81. Ces leaders populaires savent que la solidarité « c’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent […]. La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires ». [72]

C’est pourquoi lorsque les institutions réfléchissent aux besoins des pauvres, il est nécessaire qu’elles « incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun ». [73] Les mouvements populaires invitent en effet à dépasser « cette idée des politiques sociales conçues comme une politique  vers les pauvres, mais jamais  avec les pauvres, jamais  des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples ». [74] Si les hommes politiques et les professionnels ne les écoutent pas, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin ». [75] Il en va de même pour les institutions de l’Église.

>>>>>>>>>>>>>>>   Doctrine sociale de l’Eglise

82. La contribution de la Doctrine sociale de l’Église, depuis la révolution industrielle, a en soi également cette racine populaire qu’il ne faut pas oublier : sa relecture de la Révélation chrétienne dans les circonstances sociales modernes, professionnelles, économiques et culturelles modernes serait inimaginable sans les laïcs chrétiens confrontés aux défis de leur temps.

En particulier, il faut reconnaître à nouveau que la réalité se voit mieux à partir des marges et que les pauvres sont dotés d’une intelligence particulière, indispensable à l’Église et à l’humanité.

84. De nombreux pères conciliaires ont en effet favorisé le renforcement de la conscience, bien exprimé par le Cardinal Lercaro dans son intervention mémorable du 6 décembre 1962, que « le mystère du Christ dans l’Église a toujours été et est encore aujourd’hui, mais de manière particulière, le mystère du Christ dans les pauvres » [77] et qu’ « il ne s’agit pas d’un thème quelconque, mais en un certain sens, du seul thème de tout Vatican II ». [78] L’archevêque de Bologne notait  en préparant le texte de cette intervention : « C’est l’heure des pauvres, des millions de pauvres qui sont sur toute la terre, c’est l’heure du mystère de l’Église mère des pauvres, c’est l’heure du mystère du Christ surtout dans le pauvre ». [79] S’annonçait ainsi la nécessité d’une nouvelle forme ecclésiale, plus simple et plus sobre, impliquant tout le peuple de Dieu et sa figure historique. Une Église plus semblable à son Seigneur qu’aux puissances mondaines, déterminée à stimuler dans toute l’humanité un engagement concret pour la résolution du grand problème de la pauvreté dans le monde.

86. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, actualisant l’héritage des Pères de l’Église , le Concile réaffirme avec force la destination universelle des biens de la terre et la fonction sociale de la propriété qui en découle : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous [...]. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante de biens pour eux-mêmes et leur famille. [...] Celui qui se trouve dans l’extrême nécessité a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui. [...] De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens. Là où ce caractère social n’est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion fréquente de convoitises et de graves désordres ». [82] Cette conviction est reprise par saint Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio, où nous lisons que « nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire ». [83] Dans son discours aux Nations Unies, le Pape Montini se présenta comme l’avocat des peuples pauvres [84] exhortant la communauté internationale à construire un monde solidaire.

Léon XIV :

90. À Medellín, les évêques se sont prononcés en faveur de l’option préférentielle pour les pauvres : « Le Christ, notre Sauveur, n’a pas seulement aimé les pauvres. Bien plus, “étant riche, il s’est fait pauvre”, il a vécu dans la pauvreté, il a centré sa mission sur l’annonce de leur libération et il a fondé son Église comme signe de cette pauvreté parmi les hommes. [...] La pauvreté de tant de frères demande justice, solidarité, témoignage, engagement, effort et dépassement pour que s’accomplisse pleinement la mission salvifique confiée par le Christ ». [90] Les évêques affirment avec force que l’Église, pour être pleinement fidèle à sa vocation, doit non seulement partager la condition des pauvres, mais aussi se mettre à leurs côtés et s’engager activement pour leur promotion intégrale. Face à l’aggravation de la misère en Amérique latine, la Conférence de Puebla confirma les décisions de Medellín en vue d’une option franche et prophétique en faveur des pauvres et qualifia les structures d’injustice de “péché social”.

92. Il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la “dictature d’une économie qui tue” et de reconnaître qu’« alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité heureuse. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles de façon unilatérale et implacable ». [94] Bien qu’il existe différentes théories qui tentent de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la rationalité économique exige que nous attendions que les forces invisibles du marché résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respectée maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience.

94. Nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté. C’est une urgence qui « ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires ». [97] Le manque d’équité « est la racine des maux de la société ». [98] En effet, « on s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde ». [99]

97. Il incombe donc à tous les membres du Peuple de Dieu de faire entendre, même de différentes manières, une voix qui réveille, qui dénonce, qui s’expose même au risque de passer pour des “idiots”. Les structures d’injustice doivent être reconnues et détruites par la force du bien, par un changement de mentalités, mais aussi, avec l’aide des sciences et de la technique, par le développement de politiques efficaces pour la transformation de la société. Il faut toujours se rappeler que la proposition de l’Évangile n’est pas seulement celle d’une relation individuelle et intime avec le Seigneur. La proposition est plus large : « elle est le Royaume de Dieu (cf. Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne tendent à provoquer des conséquences sociales. Cherchons son Royaume ». [105]

Les pauvres comme sujets

99. Un don fondamental pour le cheminement de l’Église universelle est représenté par le document de la Conférence d’Aparecida, dans lequel les évêques latino-américains ont expliqué que le choix préférentiel de l’Église pour les pauvres « est inscrit dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa pauvreté ». [107] Le document replace la mission dans le contexte actuel d’un monde globalisé marqué par de nouveaux déséquilibres dramatiques, [108] et les évêques écrivent dans le message final : « Les disparités criantes entre riches et pauvres nous invitent à travailler davantage à être des disciples qui sachent dresser pour tous la table de la vie, la table de tous les fils et filles du Père, une table ouverte, accueillante, où il ne manque personne. C’est pourquoi nous réaffirmons notre option préférentielle et évangélique en faveur des pauvres ». [109]

100. Un beau texte du document final d’Aparecida nous aide à réfléchir sur ce point afin de trouver la bonne attitude : « C’est seulement la fréquentation des pauvres qui fait que nous devenons leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs d’aujourd’hui, leurs légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. [...] Jour après jour, les pauvres seront sujets de l’évangélisation et de la promotion humaine intégrale : car ils éduquent leurs enfants dans la foi, ils vivent une constante solidarité entre parents et voisins, ils cherchent Dieu continuellement et donnent vie à la marche de l’Église. À la lumière de l’Évangile, nous reconnaissons leur immense dignité et leur valeur sacrée aux yeux du Christ, lui qui fut pauvre comme eux et exclu comme eux. À partir de cette expérience croyante, nous partagerons avec eux la défense de leurs droits ». [110]

C’est seulement à partir de cette proximité réelle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de libération ».

104. Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème social : ils sont une “question de famille” ; ils sont “des nôtres”. La relation avec eux ne peut pas être réduite à une activité ou à une fonction de l’Église. Comme l’enseigne la Conférence d’Aparecida : « On demande de consacrer du temps aux pauvres, de leur prêter une aimable attention, de les écouter avec intérêt, de les accompagner dans les moments plus difficiles ; de les choisir eux, pour partager des heures, des semaines ou des années de notre vie, en cherchant, à partir d’eux, à transformer leur situation. Nous ne pouvons oublier que Jésus lui-même l’a proposé, dans sa manière d’agir et de parler ». [114]

De nouveau le bon Samaritain. Fratelli tutti,

Que fit le bon Samaritain ?

107. La question est urgente car elle nous aide à prendre conscience d’une grave lacune dans nos sociétés et même dans nos communautés chrétiennes. Le fait est que de nombreuses formes d’indifférence que nous constatons aujourd’hui sont « des signes d’un mode de vie répandu qui se manifeste de diverses manières, peut-être plus subtiles. De plus, comme nous sommes tous obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance. Mieux vaut ne pas tomber dans cette misère. Regardons le modèle du bon Samaritain ». [117] Les derniers mots de la parabole évangélique – « va, toi aussi, fais de même » ( Lc 10, 37) – sont un commandement qu’un chrétien doit entendre résonner chaque jour dans son cœur.

Un défi incontournable pour l’Église d’aujourd’hui

110. Pour nous chrétiens, la question des pauvres nous ramène à l’essentiel de notre foi. L’option préférentielle pour les pauvres, c’est-à-dire l’amour de l’Église envers eux, comme l’enseignait saint Jean-Paul II, « est capitale et fait partie de sa tradition constante, la pousse à se tourner vers le monde dans lequel, malgré le progrès technique et économique, la pauvreté menace de prendre des proportions gigantesques ». [121] La réalité est que, pour les chrétiens, les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ. En effet, il ne suffit pas d’énoncer de manière générale la doctrine de l’incarnation de Dieu. Pour entrer véritablement dans ce mystère, il faut préciser que le Seigneur s’est fait chair, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est malade et emprisonné. « Une Église pauvre pour les pauvres commence par aller vers la chair du Christ. Si nous allons vers la chair du Christ, nous commençons à comprendre quelque chose, à comprendre ce qu’est cette pauvreté, la pauvreté du Seigneur. Et cela n’est pas facile ». [122]

112. On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés. Il convient de rappeler que la religion, en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui intéressent les citoyens. [125]

114. Nous ne parlons pas seulement de l’assistance et du nécessaire combat pour la justice. Les croyants doivent rendre compte d’une autre forme d’incohérence à l’égard des pauvres. En vérité, « la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle [...]. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse préférentielle et prioritaire ». [127] Or cette attention spirituelle aux pauvres est remise en question par certains préjugés, y compris chez les chrétiens, parce que nous nous sentons plus à l’aise sans les pauvres. Certains continuent à dire : “Notre tâche est de prier et d’enseigner la vraie doctrine”. Mais, en dissociant cet aspect religieux de la promotion intégrale, ils ajoutent que seul le gouvernement devrait s’occuper d’eux, ou qu’il vaudrait mieux les laisser dans la misère, en leur apprenant plutôt à travailler. Quelques fois, on adopte des critères pseudo-scientifiques pour affirmer que la liberté du marché conduira spontanément à la solution du problème de la pauvreté. Ou même on choisit une pastorale des soi-disant élites, en soutenant qu’au lieu de perdre son temps avec les pauvres, il vaut mieux prendre soin des riches, des puissants et des professionnels afin qu’à travers eux l’on puisse parvenir à des solutions plus efficaces. Il est facile de saisir la mondanité qui se cache derrière ces opinions : elles nous conduisent à regarder la réalité au moyen de critères superficiels et dépourvus de toute lumière surnaturelle, en privilégiant des fréquentations qui nous rassurent et en recherchant des privilèges qui nous arrangent.

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