La liberté économique, non absolue, doit être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne. Dénonçons une économie qui tue

Publié le par Michel Durand

La liberté économique,  non absolue, doit être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne. Dénonçons une économie qui tue

Merci à Robert Divoux d'avoir adressé cette page

source de l'illustration, texte à lire

LE MONDE - Publié le 25 mai 2026

Dans sa première encyclique, intitulée « Magnifica humanitas », le pape alerte sur l’impact d’une technologie qui pose un défi anthropologique à l’humanité, s’inscrivant de plain-pied dans les débats en cours sur l’utilisation de l’IA.

Le pape Léon XIV appelle à « désarmer l’intelligence artificielle », alors que « le pouvoir technologique prend un visage inédit »

par Sarah Belouezzane

Léon XIV a tenu à présenter le texte lui-même, soulignant l’importance du document qu’il a rendu public, lundi 25 mai, lors d’une conférence de presse. Pour la première fois, un pape est apparu, au Vatican, devant les journalistes pour présenter un document à la plus haute valeur magistérielle, l’encyclique Magnifica humanitas, ou « Magnifique humanité » en français, sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur : l’intelligence artificielle (IA).

Publié lundi, ce premier grand écrit du pape américain avait été signé le 15 mai. La date, symbolique, en dit long sur la tradition dans laquelle Robert Prevost souhaite inscrire Magnifica humanitas et sur l’impact qu’il aimerait lui donner : le 15 mai 1891, soit cent trente-cinq ans plus tôt, le pape Léon XIII jetait les bases de la doctrine sociale de l’Eglise catholique dans une encyclique, Rerum novarum (« Des choses nouvelles »), une réflexion pensée comme un guide pour les chrétiens face à la révolution industrielle en cours à l’époque.

Plus d’un siècle plus tard, Léon XIV, qui a choisi son nom en hommage à son prédécesseur, estime, à son tour, devoir offrir au monde une réflexion sur une révolution industrielle et cognitive d’ampleur, celle de l’IA. Une technologie qui touche tous les aspects de l’existence humaine, et qui, ce faisant, pose, selon le pape, un défi anthropologique à l’humanité tout entière.

 

Etablir des normes

Lundi, pour sa conférence de presse, le Vatican a aussi convié une figure majeure de la Silicon Valley et de l’IA, Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic, l’entreprise à l’origine du logiciel Claude. La start-up s’était illustrée en février par sa volonté de brider les armes tournant sur son modèle, les empêchant de tuer sans intervention humaine. Une restriction qui avait provoqué l’ire du président américain, Donald Trump, et enclenché une bataille judiciaire entre l’entreprise et l’administration américaine. Cette position a su séduire le Vatican, qui, en invitant Anthropic, lui appose, même s’il s’en défend, l’étiquette d’entreprise responsable.

La question des armes gérées par IA est l’une des nombreuses préoccupations, morales, économiques, sociales et religieuses, que le pape soulève dans le texte d’une centaine de pages publié lundi. Dans Magnifica humanitas, Léon XIV interpelle les personnes de bonne volonté, bien au-delà des fidèles catholiques, afin de réfléchir en commun à l’avenir d’un monde façonné par l’IA. Pour lui, il faut « remettre l’être humain au centre » des choix collectifs, en lieu et place du profit ou des logiques de domination et de pouvoir. « Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? », questionne le souverain pontife.

Cette réflexion passe d’abord, selon le pape, par l’établissement de normes. Pour Léon XIV, il est urgent que les Etats et les sociétés civiles se réapproprient du point de vue réglementaire une technologie qui pourrait leur échapper. « Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. (…) Il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise », écrit-il.

Pour le pape, « le pouvoir technologique prend un visage inédit », « essentiellement privé » et, par conséquent, « d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun ». Cette concentration entre les mains de quelques-uns engendre de l’« exclusion », de la « domination » et des « inégalités ».

 

Dangers qui pèsent sur l’emploi

Léon XIV appelle donc à « désarmer l’IA », en rompant « cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner ». Il faut « la soustraire à la logique de la compétition armée, qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive », et empêcher « la technologie de dominer l’humain » sans pour autant y renoncer, affirme le pape.

À l’appui de cet appel, Léon XIV fait une démonstration de la façon dont l’IA a un impact sur les existences. Il s’inquiète en premier lieu pour la « vérité », dont il craint qu’elle ne soit plus la même pour tous à l’heure de ChatGPT, de Gemini ou de Claude. Si la désinformation n’est pas nouvelle, reconnaît le pape, cette technologie lui sert de « puissant multiplicateur », craignant que ceux qui en disposent ne convainquent « un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu ».

Les mineurs, victimes les plus vulnérables de ces manipulations, doivent être protégés par « des mesures législatives qui fixent des limites d’âge, responsabilisent les fournisseurs de services et prévoient des protections spécifiques contre toute forme d’exploitation et de violence sexuelle en ligne ».

Le pape souligne ensuite les dangers qui pèsent sur l’emploi, élément essentiel de la dignité humaine et facteur de stabilité sociale. Léon XIV prévient : « Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles. » Une interpellation en phase avec les recherches récentes sur le sujet : depuis le début de 2026, quelque 50.000 suppressions de postes ont été directement attribuées à l’IA aux États-Unis, selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas. En France, une étude de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur et de l’Observatoire des emplois menacés et émergents montre que 16,3 % de l’emploi serait affecté à un horizon de cinq ans.

 

Critiques du capitalisme

Au-delà de l’impact sur l’emploi, le souverain pontife interpelle sur ce qu’il perçoit comme « diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique (…) qui repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains ». À cela s’ajoutent les effets délétères de « l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des adolescents et des enfants travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares », alerte le document.

Pour le pape, « la lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA ». Il rappelle à cet égard que l’Église a « longtemps toléré l’esclavage et n’en est venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue ». Voilà pourquoi Léon XIV, « au nom de l’Eglise », « demande sincèrement pardon ».

Le pape américain émaille son propos de critiques du capitalisme : « Il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne », insiste-t-il, se plaçant dans les pas de son prédécesseur François, qui n’a cessé de dénoncer une économie qui « tue » et « exclut ».

Mais au-delà des dangers de l’IA dans le domaine économique, le pape s’attarde sur la thématique de la guerre. Ces dernières semaines, Léon XIV n’a pas été avare de critiques contre la politique belliqueuse des États-Unis et la guerre qu’ils ont déclenchée, avec Israël, contre l’Iran, en février. Des appels à la paix et une condamnation de la justification religieuse des conflits qui ont poussé Donald Trump à s’en prendre au pape sur son réseau, Truth Social, le qualifiant de « faible sur le crime ». En réponse, Léon XIV avait déclaré, début avril, dans l’avion qui le menait en Afrique : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Évangile. »

Adressé à tous, sans mention d’aucun pays, le message du pape regrette la « construction d’un monde en état de guerre permanente ». Léon XIV déplore aussi avec insistance que « les conquêtes du droit humanitaire s’affaiblissent, [notamment] le principe de proportionnalité dans la réponse aux agressions », une référence aux destructions menées à Gaza par l’État hébreu en réponse à l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, ou au Liban après l’entrée en guerre du Hezbollah en soutien à l’Iran.

 

Freiner « la course aux armements technologiques »

Aux Américains, en particulier au vice-président catholique J. D. Vance, qui a invoqué le concept de « guerre juste » pour justifier l’attaque en Iran, le pape déclare : « Aujourd’hui, plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. »

Reliant ce contexte à l’utilisation de l’IA, le pape estime qu’il « n’est pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles » : « La décision de recourir à la force létale (…) doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie. »

S’il est difficile de savoir si Magnifica humanitas aura le même impact que Laudato si’, publiée par François en 2015, avait eu sur les questions environnementales, il est certain que ce texte confère à Léon XIV une place centrale dans les réflexions en cours sur l’IA. Nombre d’intellectuels et de chefs d’État se sont emparés du sujet ces derniers mois, mais aucun ne peut prétendre avoir une voix et une autorité morale qui porte aussi loin que celle d’un chef religieux, qui s’est opposé à Donald Trump.

 

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