Plusieurs grands patrons catholiques estiment que les évêques ne savent plus gouverner l’Église ; faibles, ils sont soumis à l'air du temps
Benoist de Sinety, La cause du Christ, l’Évangile contre l’identité chrétienne
Identité chrétienne, radicalité de l’Évangile ne sont pas incompatibles, au contraire : mais ce n’est l’identité qui va remplacer la radicalité ; c’est la radicalité qui va permettre à l’identité de s’exprimer.
Même si je donne à lire quelques pages, celles qui résonnent vraiment avec ma mémoire, c’est tout le petit livre que j’invite à lire. 158 pages.
Benoist de Sinety développe sa pensée d’un unique mouvement. Pas de chapitre, pas d’intertitre ou sous-titre. Seule un intervalle blanc indique une nouvelle expression. Le lecteur me semble inviter à écrire lui-même des « têtes de chapitre ». Des chapôs : Texte bref situé en tête d'article, souvent en caractères gras, destiné à introduire le sujet et inciter à la lecture. Cela peut aider pour un échange en petit groupe, échange, à mon avis, bien utile dans la gestion d’une communauté paroissiale, d’une Église. Réalité synodale alors qu’on entends dire : nous dialoguons synodalement et agissons cléricalement.
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On a cru, à tort, que la modernité marginaliserait définitivement le religieux. Or celui-ci fait un retour en force dans l'espace public, et ce partout dans le monde. Au Moyen-Orient, le Hamas justifie ses actes terroristes au nom de « la foi et la croyance » tandis que des ministres d'extrême droite israéliens désignent la guerre à Gaza comme « ordonnée par Dieu ». Au même moment, le Premier ministre indien Narendra Modi effectue un bain rituel lors de la Kumbh Mela, immense pèlerinage au nord de l’Inde. Quant à la « défense du christianisme », ce n'est pas seulement devenu un thème récurrent pour Donald Trump et Vladimir Poutine. Mais l'occasion de morceaux d'éloquence populiste dans l'Argentine de Milei, le Brésil de Bolsonaro, la Hongrie d’Orban. C'est justement là où se fait la bascule, où l'instrumentalisation devient imposture : le christianisme est invoqué par des partis ou des régimes qui agissent en contradiction frontale avec l'Évangile, qui inversent de façon éhontée ce qu'enseigne le message du Christ.
Ce christianisme-là n'est pas une foi. C'est une idéologie qui utilise le vocabulaire chrétien pour légitimer des politiques d'exclusion, de repli, de domination. Une idéologie qui fait du Christ non pas le Sauveur de tous les hommes, mais le champion d'une civilisation contre une autre. Notre époque est si troublée que certains instrumentalisent même les faits divers les plus tragiques et tout à fait sordides pour fabriquer de toutes pièces un martyr. Je pense à l'assassinat de Charlie Kirk, à l'automne 2025, qui a permis de transformer un assassinat en symbole, un homme en icône, une tragédie en arme politique. Aux États-Unis, ce prédicateur chrétien, soutien affiché de Donald Trump, abattu sur un campus universitaire de l'Utah par un étudiant déséquilibré, a instantanément été désigné comme un saint. J. D. Vance, le vice-président américain, en a fait « un martyr de la foi chrétienne », rien de moins. Le représentant du Texas au Congrès a rendu hommage au « treizième apôtre » et le cardinal Timothy Dolan, alors archevêque de New York, a prié pour ce « saint Paul des temps modernes », ce sont ses mots exacts. Quant à la vidéo réalisée avec l'intelligence artificielle représentant Kirk aux côtés des apôtres Pierre et Paul, dans une mise en scène kitsch et blasphématoire, elle a été vue des millions de fois en une semaine.
En Europe, peu connaissaient Charlie Kirk avant sa mort. Et pourtant ! Quelques heures après le drame, un eurodéputé suédois d'extrême droite exigeait une minute de silence au Parlement européen. Des hommages similaires ont été demandés à la Diète polonaise ou par les ministres de Giorgia Meloni en Italie. À Vienne, un parti d'extrême droite a réclamé l'érection d'un monument en son honneur. En Allemagne, une députée d'extrême droite a récité le Notre Père devant l'ambassade américaine, transformant la prière en manifestation politique. Et à Prague, une messe a été célébrée dans l'une des plus grandes églises de la ville.
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Devant les scandales à répétition et le discrédit qui recouvre désormais l'institution, devant les conséquences économiques qui s'ensuivent, un certain nombre d'hommes d'affaires, très riches et puissants, ont fait le choix de « prendre en main » l'Église. Outre-Atlantique, on s'y est mis avec ardeur, d'une manière organisée et professionnelle : des cercles, des instituts cherchent à la fois à pousser leurs candidats vers l'épiscopat, tout en prétendant utiliser dans la gouvernance du vaisseau ecclésial les mêmes armes que celles du business. L'affaire n'est pas nouvelle : durant des siècles, les grands royaumes d'Europe ont « fait » les élections des papes, certains monarques disposaient même de droit de veto. Mais hier comme aujourd'hui, il nous faut affirmer encore et toujours que cette manière de faire n'est ni juste ni bonne. L'Évangile n'est pas un manuel pour apprendre à dominer. Ce n'est pas un petit guide politique pour s'emparer du pouvoir. Le fait qu'un groupe d'hommes veuille prendre la main sur l'organisation de l'Église au prétexte qu'ils ont des capacités financières et une expérience managériale est évidemment très problématique. Surtout au moment où, au sein de l'Église, se posent mille et une questions sur l'économie et le partage de la richesse.
Les papes résistent. François hier, Léon aujourd'hui, manifestent, avec leurs caractères respectifs, un profond mépris pour cette réduction de l'Église à une entreprise appliquant les règles d'un capitalisme libéral contraire à l’enseignement de l'Évangile, ainsi qu'à tout le discours social construit et véhiculé par l'Église depuis plus d'un siècle. Cette logique se retrouve, sous d'autres formes, en France, où plusieurs milliardaires ont décidé de « sauver l'Église » à leur manière. Plusieurs grands patrons catholiques estiment que les évêques ne savent plus gouverner l'Église, qu'ils sont trop faibles, trop timorés, trop soumis à l'air du temps. Ils leur reprochent la mauvaise gestion des scandales d'abus sexuels, les difficultés économiques des diocèses, la baisse des vocations et de la fréquentation des églises. La tentation de « reprendre les choses en main » par le haut est réelle et assumée, que ce soit par le biais de fondations, de réseaux d'influence, de médias qu'ils contrôlent. Avec toujours ce même message, cette même prétention : « Je sais mieux que l'Église ce qui est bon pour elle ; je prends le pouvoir au nom du Christ. »
Les grands médias évoquent les noms de Vincent Bolloré et de Pierre-Édouard Stérin.
Les deux hommes sont assez différents de par leur génération et l'expression même de leur foi. Le premier, devenu sur le tard un incontournable des médias, semble tiraillé par son désir de présenter le visage d'une France « éternelle » telle qu'elle aurait dû être et telle qu'on ne devrait jamais cesser de la rêver. Il dit toute l'ambivalence de ce que doit vivre un patron qui veut devenir le premier.
Lorsque Jésus affirme devant ses disciples médusés qu'il sera « plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille», la réponse de Pierre ne se fait pas attendre : «Qui donc peut être sauvé ? » Le modeste pêcheur du lac de Tibériade se rend bien compte que l'avertissement ne vaut pas que pour les milliardaires, mais que lui-même est visé, de par la fascination que les gloires du monde exercent sur chacun, du plus chiche au plus nanti. N'empêche, si le vertige de puissance saisit ainsi le pauvre, qu'en est-il dans la tête et l'âme du riche ? Comment se défendre que cet or ne légitime les ambitions de pouvoir et de domination ? Plus loin, devant une pièce de monnaie romaine, Jésus poursuit : « Rendez à César ce qui lui appartient, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais tout n'est-il pas à Dieu ?
La folie humaine ne prétend-elle pas faire de César un dieu afin de justifier tous ses excès ? Décidément, du fameux trou de l'aiguille de l'Évangile au « rendez à César », il n'est jamais simple d'être très riche en terre de vieille culture chrétienne!
Stérin est devenu, quant à lui, une figure respectée pour nombre de jeunes gens catholiques.
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Si le discours d'individus comme Éric Zemmour prospère, c'est évidemment parce qu'ils cultivent leur idéologie sur un terreau accueillant. S'ils manipulent l'histoire, c'est parce que nous avons un problème avec notre passé, que nous ne savons pas regarder en face. Il y a des pays qui portent leur histoire comme une lanterne, éclairant le chemin. La France, elle, la porte comme une plaie ouverte. Non pas qu'elle soit plus coupable qu'une autre ; 'histoire des hommes est partout ce mélange indémêlable de boue et d'étoiles. Mais nous avons avec notre passé comme un vertige. Nous tournons autour de notre propre mémoire comme autour d'un feu trop vif : incapables de nous y réchauffer sans nous y brûler, incapables de nous en éloigner sans trembler de froid.
Au fond de ce malaise, il y a ce grand cri de 1789, ce traumatisme dont le pays ne s'est jamais remis : la Révolution. Elle a voulu trancher net, séparer l'autel du trône, le sacré de la Loi. Elle a tranché, certes, mais la blessure n'a jamais cicatrisé. L'Si le discours d'individus comme Éric
Zemmour prospère, c'est évidemment parce qu'ils cultivent leur idéologie sur un terreau accueillant. S'ils manipulent l'histoire, c'est parce que nous avons un problème avec notre passé, que nous ne savons pas regarder en face.
Il y a des pays qui portent leur histoire comme une lanterne, éclairant le chemin. La France, elle, la porte comme une plaie ouverte. Non pas qu'elle soit plus coupable qu'une autre ;
'histoire des hommes est partout ce mélange indémêlable de boue et d'étoiles. Mais nous avons avec notre passé comme un vertige. Nous tournons autour de notre propre mémoire comme autour d'un feu trop vif: incapables de nous y réchauffer sans nous y brûler, incapables de nous en éloigner sans trembler de froid.
Au fond de ce malaise, il y a ce grand cri de 1789, ce traumatisme dont le pays ne s'est jamais remis : la Révolution. Elle a voulu trancher net, séparer l'autel du trône, le sacré de la Loi. Elle a tranché, certes, mais la blessure n'a jamais cicatrisé. L'Eglise s'y est figée dans un regret amer, et le pays, lui, a refoulé son âme religieuse comme on cache un secret de famille.
Quand certains convoquent Clovis ou le Grand Siècle avec une solennité d'officiant, ils ne font pas de l'histoire : ils font du deuil. Ils comblent par des mythes le vide que la République a laissé béant. La place était libre, et elle est prise par ceux qui manient la nostalgie comme une arme. C'est ainsi que surgissent, à chaque séisme, les prophètes de l'exclusion. Maurras hier, d'autres aujourd’hui. Le mécanisme est immuable : une voix s'élève, prétend dire la vérité que tous cachent, et réinvente un rapport au pays fondé sur la peur. Et cette voix trouve un écho, car elle répond à une douleur réelle par une espérance fausse.
Je prends, par exemple, notre malaise face à la colonisation. C'est comme la faute du grand-père dont personne ne parle à table, mais qui empoisonne les relations sur trois générations. Entre ceux qui veulent réhabiliter un « trésor » et ceux qui le rejettent tout en oubliant un peu vite qu'on ne peut jauger hier à l'aune de nos critères contemporains.
Nous n'arrivons pas à regarder ce passé en face parce que nous y avons ajouté un « surplus de bonne conscience » : nous ne sommes pas simplement allés chercher des épices ; nous avons prétendu « civiliser » ces terres. La tension entre un humanisme revendiqué, au point que les gouvernements radicaux-socialistes de la IlIe République finançaient les missions catholiques, et une logique de profit économique nous paraît si violente que chacun préfère revendiquer l'un ou l'autre de ces deux aspects en jetant l'anathème sur l'autre. Les changements de génération adouciront-ils cet éprouvant exercice ? Rien n'est moins certain lorsque l’on voit combien ces arguments sont recyclés aujourd'hui par toutes sortes de groupes extrémistes, indigénistes ou racialistes... L'Évangile nous provoque à une sagesse radicale : refuser de faire tomber la faute des pères sur la tête des fils. Ne serait-ce que par les milliers d'hommes et de femmes partis généreusement comme missionnaires sans espoir de retour, l'Église fut participante de l'épopée coloniale de l'Empire français aux XIX° et XX° siècles : elle n’est pas exempte d'errances mais elle a aussi tenté d'y faire entendre une voix de raison en rappelant, malgré tout, cette commune filiation de tout homme et cette fraternité qui nous unit les uns aux autres, au-delà des couleurs et des cultures. On rappellera sans se lasser que la cathédrale de Dakar, par exemple, était, jusqu'à l'indépendance du Sénégal, fréquentée par des Blancs comme des Noirs et que nul office liturgique n'a jamais prétendu distinguer entre les hommes.
Selon ce que j'ai lu ou entendu quelque part, Benoist de Sinety dans son regard du rite liturgique selon le concile de Trente, vécu par toute l'Église catholique (universelle) oublie le rite lyonnais, l’ambrosien, le dominicain et d'autres qui sont restés jusqu'à l'application de Vatican II. Mais cela ne fait pas obstacle à l’importance de sa prise de parole.
J’invite à voir cette vidéo :