7- Le regard porté sur l'œuvre actuelle et l'artiste - 2

Publié le par Michel Durand

Accueillir ce que dit l'artiste.

Si l'artiste dit quelque chose de la vie, cela me concerne et j'ai donc à me mettre en mouvement, en mouvement vers les artistes, en mouvement vers les hommes. L'artiste m'éveille, il va me faire sortir de ma torpeur. Ce matin nous parlions du regard de miséricorde qu'a le Christ sur les hommes boiteux, cabossés par la vie, sur les pécheurs. On est invité à porter ce regard de miséricorde, non pas sur l'œuvre, mais sur ce qu'elle nous dit, sur le message de l'œuvre, donc à accueillir ce que veut me dire l'artiste comme étant non seulement digne de respect, mais quelque chose qui va être mis en route, parce que justement dans cette chair cabossée, il me dit quelque chose de l'homme d'aujourd'hui, de mon contemporain.

Un exemple m'avait marqué, déconnecté de notre époque : je me baladais dans les salles du Prado et je passe dans les salles de Murillo où il y avait, là, beaucoup de Vierges de l'Apocalypse. La Vierge est sur son croissant de lune. C'est très bien peint, c'est très beau. Je passe dans une salle suivante : celle des Vélasquez et je tombe face à un petit nain : sa bouche est difforme, son rire serre le cœur. Il y a quelque chose de dérisoire dans cet homme. Il ne fait pas rire quand on est face à lui, il représente l'humanité blessée, l'humanité difforme. Il y a plus de spirituel dans ce nain de Vélasquez, on est plus touché que par la cohorte de Saintes Vierges peintes par Murillo. L'œuvre profane me dit quelque chose de l'homme blessé, de l'homme en appel d'humanité.

Cette interpellation me pousse, m'invite à une conversion du regard que j'ai à convertir. Dans l'art contemporain, chaque année on est dérouté par de nouvelles œuvres. De nouveaux artistes surgissent. Chaque fois je dois fournir un effort. Je m'y confronte : que me disent-ils ? Il faut essayer de devenir poreux, ne pas essayer de reconnaître ce que je connais déjà pour le classer. Cette interpellation m'invite au déplacement dont je parlais tout à l'heure, cela m'interpelle à ce que j'appellerai une certaine disposition du cœur. Comment vais-je recevoir l'œuvre, ce message donné par l'artiste ? Je crois que cette disposition du cœur face à l'œuvre, c'est la même que l'on a face aux hommes que l'on va rencontrer. Qu'aurait fait le Christ face à cette misère ? On n'est plus dans la recherche de l'émotion esthétique. Comment je me suis laissé chambouler et donc déplacer... ai-je parcouru du chemin ? sont désormais les questions adéquates. Ce matin on l'a dit en carrefour à propos du regard de Dieu sur l'art actuel : cette souffrance que voit l'artiste, la voir comme le Christ voyait la souffrance des hommes. Puisque les artistes me disent quelque chose de l'homme aujourd'hui, ça me concerne, ça me touche. A ce moment-là, c'est dans une attitude d'humilité, de respect face à l'œuvre, avant de vouloir la juger, qu'il faut se situer.

Germaine Richier, Christ, Assy.

Pour terminer, je souhaite avoir une certaine honnêteté du regard. Un exemple a été donné ce matin : le Christ en croix, ce n'est pas beau. Il y a la souffrance, mais n'est-il pas proche de tous ceux qui souffrent ? Dans le triptyque de Grünwald, on voit le Christ couvert de pustules vertes : c'est le mal des ardents. Les malades atteints de cette maladie étaient soignés par les Antonins, eux ont commandé ce retable installé dans la chapelle des malades qui venaient prier le Christ atteint de la même maladie qu'eux. De même, après la guerre, pour Germaine Richier, il n'est plus possible de représenter le Christ avec un visage d'homme et elle représente le corps du Christ comme une véritable écorce d'un tronc noueux, manifestant les souffrances. Elle le réalise pour le Plateau d'Assy, où les malades vont venir prier. Germaine Richier a en tête les passages d'Isaïe 52 -53 qu'on relit pendant la semaine sainte : « Il n'avait même plus visage humain, personne, rien de beau pour attirer notre regard, rejeté de tous ». N'est-ce pas ce qu'elle vient de représenter ? Le Christ de Germaine Richier sous les pressions de la hiérarchie a été retiré de l'autel principal pour être mis dans la chapelle des défunts, en 1952. Un véritable scandale : n'a-t-on pas une police de l'œil : c'est ancien, c'est acceptable, c'est dans un musée. D'autres œuvres contemporaines ou d'avant-garde sont critiquées parce que violentes. N'est-ce pas la Chair de l'homme aux prises avec le diable ? C'est un appel au secours. Maurice Zundel dans La Passion de Dunkerque, en 1988, à l'occasion d'une exposition consacrée à des artistes contemporains auteurs d'œuvres sur le thème de La Passion, estime que dans le problème du mal, il faut penser que Dieu ne peut intervenir, mais qu'il en est la première victime ; s'il n'y avait pas dans l'homme une valeur infinie, le problème du mal ne se poserait pas. Cette valeur c'est la présence silencieuse de Dieu. Dieu ne peut rien perdre de son intégrité. Le mal qui frappe l'homme l'atteint lui-même. On peut dire que s'il y a une agonie, Dieu agonise en elle, s'il y a une solitude déchirée, Dieu souffre en elle, s'il y a un crime, Dieu en est ensanglanté. Le Mal n'a une telle dimension que parce que Dieu en est le premier frappé.


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