A Douiret , Guermassa et Chinini, les ksours et les kalâas font corps avec les villages.

Publié le par Michel Durand

Souvenir de vacances dans le Sud de la Tunisie. A la découverte d'autres modes de vie.

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Ksar ; pluriel : ksours

C’est avant tout  un grenier, ou, mieux, un ensemble de greniers.

On parle aussi de kalâa (forteresse). Effectivement, à la réalité des ksars (greniers), s’ajoute celle de défense avec donc une fonction militaire. La kalâa peut servir d’ensilage.

Le mot khirba (ruine) désigne un ksar ou une kalâa en ruine.

 

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Ksar et kalâa obéissent à la même architecture. Dans le cas de l’un comme de l’autre, il s’agit d’un ensemble de « ghorfas » (grottes) réparties sur un ou plusieurs étages entourant une cour intérieure de forme géométrique en général. Le mur extérieur peut, dans certains cas, dépasser 10 mètres de hauteur. Il se présente uniforme et continu ; il donne alors au ksar l’allure d’une forteresse.  Mais, malgré cela, la vocation première est celle du grenier et non de l’architecture militaire. Ajoutons que les ghorfas ouvrent toutes sur la cour intérieure et montrent, à quelques variantes près, le même style.

 

Le ksar apparait comme étant la résultante de l’opposition classique entre vie nomade et vie sédentaire. Si les Arabes sont des pasteurs nomades, habitants des plaines, les Berbères sont des agriculteurs sédentaires de la montagne.

Les ksars apparaissent avec l’invasion hilalienne qui aurait contraint les Berbères à quitter la plaine et les oasis pour se réfugier dans la montagne. Sur des pitons quasi imprenables, tenant les voies de passages entre montagne (Dahar) et plaine, ils se sont barricadés derrière les kalâa. Ils ont ainsi obtenu leur liberté et on fait de la falaise une sorte de « djebel », de patrie berbérophone. Leur tradition d’agriculteurs sédentaires leur a permis d’aménager une arboriculture en terrasse des plus ingénieuses.

En-dessous d’eux, la plaine s’est vue attribuer le rôle d’une terre de parcours nomades bédouins.

 

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L’inscription sur la voute de l’entrée précise la date de construction. Ainsi, dans son livre Tunisie du sud, ksars et villages de crêtes, à la page 98, A. Louis traduit : "Ce passage voûté a été terminé le vendredi du mois béni, le dernier Rabia II de l’année 475 après la mort du prophète". Les plus anciens ksours remontent donc à la deuxième moitié du XIe siècle. Cette interprétation est contestée parce que la construction des ksours n’a pas empêché la suggestion des Berbères aux Arabes tout en ayant une collaboration intime avec les pasteurs bédouins. Les techniques employées, la perfection de l’organisation dans la répartition des divers espaces montrent plutôt une époque plus tardive.

Le plein développement de ces ensembles architecturaux trouvera it leur total épanouissement dans les XVIe et XVIIe siècles.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le ksar jouera son rôle de grenier collectif qui sert d’ensilage des céréales, des olives, des produits du bétail. C’est aussi un lieu sûr où des objets de valeurs appartenant aux familles qui habitent à proximité sont bien en sécurité.


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A Douiret , Guermassa et Chinini, les ksours et les kalâas font corps avec les villages. Des greniers peuvent être posés tout en haut de la crête, alors que d’autres greniers trouvent place dans la construction des habitations. 

Douiret

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Le village de Douiret est en pleine montagne. Il s’étire sur 3 kilomètres de versants. Là-haut, au sommet de la colline, les ruines de la kalâa donnent à l’ensemble un aspect défensif, témoin des longes périodes d’insécurité. Au-dessous et tout autour, s’étagent au long de plusieurs courbes de niveau des maisons troglodytes incrustées horizontalement dans la roche quelque peu tendre des flancs du jebel. Devant chaque maison un petit ksar de famille supplée selon les circonstances, la citadelle. On y a même aménagé une écurie et une cuisine, le tout étant achevé à l’entrée, par une « skefia » faisant office de salle de séjour.

 

La mosquée

À l’origine, il y avait une mosquée troglodytique aussi ancienne que le village construite vers 1325 de l’hégire d’après les inscriptions et les datations visibles sur les murs. On lui accola un ensemble moderne et un minaret. Les auteurs de cet ouvrage, deux douiris, n’ont pas manqué d’y inscrire en relief leur nom et même les instruments de travail tels le marteau ou la truelle à côté d’autres motifs géométriques.

 

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Guermassa

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Le village est blotti dans une sorte d’amphithéâtre ouvert sur les débuts très cassés du Dahar et tournant le dos à la plaine du Fersh.

Le piton le plus élevé est couronné par la kalâa. Il est nommé Ras Oum Moutmana (crête de la sécurité). C’est le milieu de la citer. Au pied du sommet une mosquée.

Ce ksar serait postérieur au XIVe siècle, époque où est venue un certain Youssef Dah

Mani de la Seguia El Hamra s’installer à Kairaouan. Son fils Ibrahim a poussé son voyage jusqu’au Sud dans cette région de l’actuelle Guermassa. La population a quitté la montagne pour se tourner vers la plaine quand de nouvelles législations le lui permirent. L’interdit levé (politique de djébélisation) s’accompagna de fait d’une arabisation donc d’une déberbérisation.

 

 

Chenini

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Un lieu bien protégé par des collines très hautes. Un amphithéâtre immense taillé pouce  par pouce par des millénaires d’érosion, couronné de crêtes informes et dentelées baigne les pieds dans le sable mauve et sévère d’une cuvette à très petit rayon de courbure.

 

Les habitants de Chenini ont de toujours été des Berbères Zenatas. Dès l’époque romaine les Zenatas occupaient les confins des plateaux depuis de Sud tripolitain jusqu’au djebel Amour en Algérie. Il est très probable que la résistance berbère dirigée par la Kahéna ait profité de leur soutien. La première défaite infligée à Hassan Ibn Nôoman a eu lieu dans la région de Gabès occupée par les Berbères Lawata. À la venue des Hilaliens, ils étaient parmi les premiers à se retrancher dans leur ksar construit à la fin du XIIe siècle (590 de l’hégire). Le ksar de Chenini ne serait qu’une phase de l’évolution de la communauté Zenata ; ce que l’on voit (ou devine à travers les ruines) pourrait être la transformation d’une institution analogue qui aurait précédé.

Notons que les excavations troglodytiques se comprennent comme des évolutions de la grotte qui fut choisie en tant que lieu propice à la défense. C’est peut-être à cette force de caractère, à cette résistance permanente à l’assimilation qu’il faut attribuer la fermeté et la discrétion tant du village dans son site et sa composition que des habitants dans leur ténacité et leur sobriété.

 

Le ksar épouse la partie relativement large d’un piton fortement escarpé. Il dirige son entrée vers l’isthme qui le rattache à l’autre partie du piton ; là se trouve la mosquée. Les strates dures, mises à nu par l’érosion, composition de l’isthme, invité à penser que cette « place » ait pu servir de lieu de prière (m’salla).

Une date trouvée dans une cellule, inscrite en relief, indique que la construction remonte à l’an 1193 (590 de l’hégire). Il aurait vu le jour un siècle avant l’invasion hilalienne.

Les excavations troglodytiques se déploient sur quelques lignes de niveau de la crique. La sévérité de la pente accula les chemins servant ces lignes à l’étroitesse et justifie les murs de soutènement pour la retenue de la terre lors des ruissellements.

 

Le cimetière

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Le cimetière ksourien est à l’image de la vie ksourienne. Il ne se plie à aucune condition architecturale ou aménagement. Il est un simple ensemble de tombes livrées à elle-même.

Il est d’une présence sécurisante et rassurante surtout quand il abrite la présence d’un saint.

Cette conception du cimetière est liée au caractère religieux et à la conscience ksourienne dans la mesure où le cimetière signifie la mort, condition de passage à la résurrection, à l’éternité. Les textes rédigés sur le pierres tombales, souvent des textes du Coran,  font état de ce passage à l’au-delà si attendu et préviennent de l’aspect artificiel et avilissant de la vie sur terre.

Pour les Bédouins le cimetière n’existe qu’à peine. Le nomadisme les appelle, en effet, à enterrer leurs morts un peu partout, à l’écart d’un passage, pour que la tombe ne risque pas d’être piétinée. Elle n’est signalée que d’une (ou deux) pierre tombale. SI le ksar n’est pas trop loin, les nomades préfèrent enterrer à côté de celui-ci. Ainsi le grenier collectif, comme le lieu de sépulture est élément de rapprochement, de cohésion et d’unité pour la vie et pour la mort à la foi.

Publié dans Anthropologie

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