François face au catholicisme romain qui aurait vendu le Christ en échange du royaume de la terre (Dostoïevski)

Publié le par Michel Durand

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Un militant écologiste, plutôt considéré par le milieu comme radical, m’a soutenu, preuves à l’appui, que le diable existait vraiment. Il ne cacha pas que la rigueur de sa démonstration était liée au constat de mon doute en l’existence du Mal. Effectivement, je me demande : Satan existe-t-il vraiment en tant que personne ? Mais oui ! répond l’écolo.

Cette interrogation aurait été dévoilée dans ma façon d’écrire, de parler, de développer mes homélies. D’où une contre attaque affirmative.

Il est vrai que je ne doute absolument pas de l’existence d’un Créateur de tout l’univers. Je crois ferment que Dieu, à partir de totalement rien, a crée le cosmos, même si la faisabilité à partir du néant demande une dose élevée de foi, d’acceptation de l’inacceptable, de confiance en l’irraisonnable, d’adhésion au mystère. Dieu dit et cela est !

Une hiérarchie est établie du minéral, inerte, au vivant végétal puis animal, enfin à l’être pensant, l’humain - homme et femme dans leur complémentarité. Le tout est obtenu dans une évolution de la matière créée sous le regard du Créateur qui œuvra de son unique propre Verbe. Mystère ! C’est sur ce fondement qu’une anthropologie s’établira.

Mais que dire des êtres intermédiaires ? des anges ?

Mes professeurs de théologie biblique (c’étaient vers la fin des années 60 – j’avoue ne pas avoir sérieusement étudié la question depuis) parlaient d’Envoyés de Dieu. Les anges sont des envoyés, des missionnés. Peu à peu, une personnification littéraire donna du poids à ces angelos divinement mandatés. Personnification qui se concrétisa progressivement de sorte qu’ils sont devenus des êtres à part entière. Certains anges se détournèrent de leur adhésion fidèle au Créateur ; advient Satan et ses démons. Le Mal rôde en personne dans le monde.

Certes le mal existe dans notre quotidien. Nous ne pouvons nier le rencontrer, est-ce pour autant une personne ? Assurément, le Diable est pratique pour expliquer le mal que nous observons et que, parfois (souvent) nous commettons. Mais les tendances à l’esprit manichéen ou cathare sont tellement actives dans de nombreux esprits intransigeants que j’éprouve une réticence à vouloir mettre à côté de Dieu, même à un niveau inférieur, une personne maléfique.

Bref, ce n’est pas aujourd’hui que je vais régler pour mon propre compte la question de mon doute quand à l’existence d’un Diable en personne. Pourtant j’en prends les moyens et l’acquisition du libre de Fabrice Hadadjadj, La foi des démons ou l’athéisme dépassé (Albin Michel, Espaces libres, 2009-2011), en est un. Mon intérêt pour ce titre dépend sans aucun doute de mes conversations avec l’écologiste qui croyait au diable, comme Dieu qui, selon Raymond Devos, croit en l’homme, parce qu’il l’a, enfin, rencontré, seul dans une église.

Avant de poursuive en recopiant un passage de l’ouvrage de F. Hadadjadj, je voudrais dire mon étonnement, et en même temps mon admiration, devant tant de penseurs venus d’horizons très différents, qui disent et expliquent leur condamnation de l’emprise de la pensée économiste sur toutes sociétés. Il faut en finir avec le libéralisme, l’économisme, le capitalisme, le consumérisme, le scientisme, le technicisme, le progressisme etc…. car toutes ces idéologies engendrent la négation de l’homme. Il y a le Diable en eux ! C’est Satan qui domine le monde.

Mon admiration, car ils renforcent ce que je pense et cherche à approfondir tant avec le laboratoire quelle société voulons-nous ? en nous appuyant sur la pensée de Jacques Ellul. Voir ici. qu’avec le groupe Chrétiens et pic de pétrole,  en train de préparer un nouveau colloque pour le dernier trimestre de 2014.

Mon étonnement. Comment est-ce possible que de si nombreux penseurs expriment leur vision d’une conversion nécessaire pour tous et chacun, alors que l’inertie l’emporte. Je partage le pessimisme chargé d’espérance d’Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne, qui dans Jérémie reviens ! Ils sont devenus fous, écrit, rappelant que Jérémie s’est senti obligé d’annoncer un Exil inéluctable, une fin tragique : « Je pense que ce message est celui qu’il convient de lancer aujourd’hui. La société occidentale que nous avons construite ne tiendra pas. Elle ne le peut ». Pour relever les défis « il y faudrait du courage, de la vision, le sentiment profond d’un destin commun, enfin un véritable réveil spirituel. Rien de cela ne me paraît évident aujourd’hui ».

 

Tentation du Christ au désert. Matthieu 4, 1-11.

Dostoïevski, le grand inquisiteur

 

 

Fabrice Hadjadj, La foi des démons

Si tu es Fils de Dieu...

Par-delà son caractère exhaustif, ce que dans ce passage Dostoïevski a interprété avec le plus de pertinence, c'est le conditionnel par quoi commence la séduction : Si tu es Fils de Dieu, alors... Dans une première analyse, ce conditionnel vaut question pour le démon lui-même : la tentation est un test. Après avoir entendu lors du baptême : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur (Mt 3, 17), il s'agit de vérifier en quel sens Jésus est ainsi Fils de Dieu. Car si le démon possède un savoir naturel infaillible, sa connaissance du surnaturel est défaillante :  il ne le connaît qu'à partir de certains signes sensibles et miraculeux. Aussi, à peine a-t-il vu la colombe descendre, puis entendu la voix venue des cieux, il n'en doute plus un seul instant : Jésus est le Messie. Rien à redire là-dessus. Aucun des contemporains n'en sera jamais aussi sûr. Mais qu'il soit Dieu lui-même, et donc le Fils éternel du Père, la plupart des théologiens refusent aux démons ce savoir avant l'événement de la Résurrection. Ils se fondent sur la parole de saint Paul aux Corinthiens : Nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre gloire, sagesse qu'aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car, s'ils lavaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire (l Co 2, 7-8). À quoi bon tenter Dieu en personne ? Pourquoi travailler à le mettre en croix ? Si le démon l'avait su, il n'aurait pas mordu à l'hameçon : ce crochet avec son homme-ver, comme dirait David, il ne l'aurait pas avalé au point de se faire l'instrument de la Rédemption et d'être soi-même à cause de soi-même vaincu.

Et pourquoi pas, après tout ? Nous ne sommes pas ici au plan de la démonstration, mais des motifs de convenance. Or un bon diable pourrait très bien objecter que, puisque le Verbe s'est fait chair et par là capable de souffrir, autant en profiter, mon gars ! autant qu'il morfle un max au long de sa carrière terrestre, et peu importe si c'est un piège : tant que ça fait du bien !. .. Je ne voudrais toutefois pas m'opposer à tradition si ancienne et si raisonnable. Ce qu'elle permet de voir, au reste, est très précieux. Le démon entend-il que nous est attribuée quelque dignité véritable, c'est à partir de cette dignité qu'il prépare notre chute. Si tu es Fils de Dieu, fais-ceci... Mais faire ceci, en vérité, c'est ne plus être Fils de Dieu. La conditionnelle est une antiphrase (c'est la rhétorique de l'Antichrist). La Vérité dirait : « Si tu ne veux plus être Fils de Dieu... » Lui, chez Matthieu, cache son jeu jusqu'à la tentation dernière où il abandonne cette tournure et sans plus de détour envoie : Tout cela, je te le donnerai, si tombant tu m’adores (Mt 4, 9). Plus la peine de feindre. Cet ultime conditionnel dévoile le vrai sens des conditionnels précédents. Le Si tu es Fils de Dieu déguisait un Si tu veux bien adorer le diable.

Mais l'essentiel est ailleurs, et c'est ce que Dostoïevski comprend. Derrière le mensonge se cache un projet authentique. Le Si tu es Fils de Dieu vise à frayer la voie d'un autre messianisme. Les trois tentations conspirent à proposer un Salut de substitution. Sans doute ont-elles pour but de barrer la Voie, mais c'est en traçant le chemin d'un bonheur strictement terrestre : le pain, la paix, la terre - ne plus connaître la faim, ne plus éprouver d'inquiétude de conscience, conquérir le monde et ses prestiges, voilà ce que doit offrir le véritable messie aux yeux de l'Enfer. N'était-ce pas la grande vision du national-socialisme : une Europe plus unie où régnerait l'homme régénéré ? N'étaient-ce pas les lendemains qui chantent du communisme soviétique : la société sans classe où tous les prolétaires se tiendraient la main ? N'est-ce pas toujours le projet de la technocratie : produire le surhomme pacifié du grand hypermarché mondial ? Ou encore l'appel des djihadistes : établir l'islam planétaire qui aura toutes les bénédictions matérielles d'Allah ? À chaque fois, il s'agit de fabriquer la société parfaite où le pain, la paix et la terre offrent à l'homme un bonheur de bête repue. Mais, pour cela, il faut éliminer tout ce qui est impur, faible ou retors, et notamment ceux qui prêchent une plus universelle et plus profonde joie: le Parti de la Paix mondaine n'a pas de pires ennemis que les apôtres de la Béatitude.

« L'enfer, disait Simone Weil, c'est de se croire au Paradis par erreur. » De cette erreur, le Parti ne veut pas être détrompé. La théologie prétend que le démon veut nous précipiter dans les flammes infernales. Qui pourrait la contredire ? Mais elle va trop vite en besogne. « La tentation ne nous invite pas directement au mal, ce serait trop grossier. Elle prétend nous montrer ce qui est meilleur : abandonner enfin les illusions et employer efficacement nos forces pour améliorer le monde. Elle se présente aussi avec la prétention du vrai réalisme. » Concédons au Grappin cette bienfaisance dont se parent toutes ses séductions : ce qu'il propose toujours, c'est un contre-Paradis, et donc un paradis encore, mais artificiel, superbe et creux. 


 

Le Séducteur parmi les fidèles

 

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N'oublions pas, cependant, que le Grand Inquisiteur est catholique. C'est un vieux prélat espagnol, de la même ville que Don Juan : un autre trompeur de Séville, donc, bien plus grand, bien plus fort que le trousseur de femmes, puisqu'il se veut sauveur de l'humanité. Dostoïevski croyait à ce conte : « Le catholicisme romain a vendu le Christ en échange du royaume de la terre », écrit-il dans son Journal d'un écrivain. Il croyait que le Pape se prenait pour César. Il ne voyait pas que le pontificat suprême était la fine pointe de l'Incarnation, le contrepoids de chair à toute idéologie, ce qui pousse les fidèles à se rassembler non pas seulement autour d'une doctrine, mais aussi d'un homme avec un visage et une histoire, parce que l'amour de Dieu est indissociable de l'amour du prochain, et que la voix du Christ enseignant doit encore s'entendre dans la voix de ce prochain magistral - le Saint-Père.

Ce qu'il faut néanmoins accorder, à la fois contre et avec Dostoïevski, c'est que les trois tentations n'appartiennent pas qu'aux athées. Ne les commenter que pour évoquer les totalitarismes du XXe siècle n'est que de courte vue. Le diable lui-même s'en félicite dans l'auditoire. Car, en y regardant deux fois, nous devons l'avouer : ces trois tentations ne sont pas qu'extérieures à l'Église. Elles l'attaquent du dedans. Elles annoncent trois déviances internes, si internes qu'elles ressemblent à s'y méprendre à la droite doctrine. - Alors Jésus fût conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le diable (Mt 4, 1). C'est l'Esprit Saint qui conduit Jésus au désert (Marc dit même qu'il le chasse, ekballei, comme Jésus chassera le démon). L'épreuve du désert est donc spécialement là où se trouve l'Esprit.

Les noms de ces trois tentations intérieures ? Humanitarisme, quiétisme, évangélisme (ou activisme missionnaire). Elles dévoient trois aspects essentiels de la vie chrétienne : l'amour des pauvres, l'abandon à la providence, l'annonce de la Bonne Nouvelle. Cette manière de les considérer respecte leur caractère successif - et même dialectique. Elle rend impossible la concomitance que leur octroie le système du Grand Inquisiteur : là où le pain, la paix et la terre allaient à l'unisson, l'humanitarisme, le quiétisme et l'évangélisme s'opposent. L'humanitarisme est contraire au spiritualisme, et son activisme s'oppose à l'activisme missionnaire; de même, le quiétisme et l'évangélisme sont adverses, puisque le premier est inerte quand le second a la bougeotte. Ils tendent donc à déchirer les chrétiens entre eux et en eux-mêmes, rompant l'équilibre tendu de la nature et de la grâce, de l'action et de la contemplation.

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