Frédéric Lenoir

Publié le par Michel Durand

 

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Si, sur ce blog j’ai recommandé la lecture des textes de Frédéric Lenoir ce n’est pas pour son caractère hétérodoxe, mais pour la rapide et claire présentation de l’histoire de l’Église depuis ses origines. Bernard Sesbouë a apporté d’heureux rectificatifs que vous avez sans aucun doute lus.

Depuis de nombreuses années déjà, la Révélation chrétienne n’est plus la propriété exclusive des gens d’Église. Il est, en ce sens, tout normal que chacun exprime ce qu’il ressent à sa fréquentation de la Bible. Alors, la difficile et mystérieuse perception de la nature divine et de la nature humaine en Jésus le Christ sera spontanément gommée. Jésus, le grand prophète, n’est pas Dieu, car Dieu ne peut être qu’unique, disent les musulmans. Simplification du mystère de la Trinité qui permet, me semble-t-il, de placer l’Islam dans la ligne des nestoriens. Au début du XXe siècle, les théologiens protestants libéraux, se trouvaient aussi dans cette perspective, comme j’ai pu le constater en lisant le témoignage de Théodore Monod évoquant son accord avec l’islam sur la question du Christ qui ne pouvait être Dieu. Notons, pour être honnête, que je m’exprime en me fiant à ma mémoire. Je n’ai pas pris le temps de contrôler, en relisant son texte, ce que j’avance.

Je reproduis ici même quelques pages de Frédéric Lenoir où je trouve qu’il exprime clairement sa position absolument non chrétienne. Il ne cherche pas à tromper. Il dit ce qu’il pense et, à mon avis, sa pensée rejoint celle de nombreux chrétiens qui, pour être raisonnables, affirment ne pas croire en la résurrection. Voir mon homélie de dimanche.

« Dorénavant, l'absence de Jésus devient la condition de sa présence. Présence intérieure dans le cœur du croyant. Après avoir totalement refondé la foi de ses disciples à travers ses apparitions, les Évangiles nous disent qu’il a disparu définitivement de leurs yeux sous la forme d'une ascension au ciel. Par sa propre résurrection, il préfigure aussi la « résurrection » de tous, car il a vaincu la mort et ouvert les portes d'un autre monde. C'est la « bonne nouvelle » (« évangile ») qui fonde la foi des disciples. Comme le dit Paul: « Si le Christ n'est pas ressuscité, alors notre prédication est vide, et vide aussi notre foi» (1 Conthiens 15, 14).

Mais dire que Jésus a un lien particulier, voire unique à Dieu, et qu'il est ressuscité ne revient pas à affirmer qu'il est Dieu. Comme nous l’avons vu, la théorie de l'incarnation apparaît plus ~de soixante-dix ans après la mort de Jésus et la théologie trinitaire prend son essor au cours du IIe siècle. Cela ne signifie pas non plus que cette théologie et que tout le dogme défini ensuite par l'Église soient superfétatoires. S’appuyant sur certaines paroles de Jésus, l’Église considère en effet qu'elle est assistée par l'Esprit saint dans la définition de la foi. Certains croyants en douteront sérieusement au regard des intérêts personnels et des événements politiques qui ont présidé aux décisions des conciles ; d'autres diront que « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » et qu’Il s'est servi même des contingences personnelles et politiques pour aider l'Église à mieux appréhender l'identité du Christ. C'est la foi en 1’ « infaillibilité » du magistère. Infaillibilité qui n'est toutefois pas perçue de la même manière selon qu’on est arménien, protestant, catholique ou orthodoxe.

Mais, quel que soit le crédit accordé aux Églises et à la tradition chrétienne postérieure au témoignage évangélique, ce qui me semble important, c'est d'affirmer que le substrat de la foi est lisible de manière très explicite dans le témoignage des apôtres pour lesquels Jésus est un homme unique, sans être Dieu pour autant. La théologie trinitaire m'apparaît comme une passionnante tentative d'explicitation rationnelle du mystère du Christ. Explication qui a nourri la foi et la méditation de nombreux saints et mystiques, lesquels ont souligné que puisque « le Bien est diffusif de soi », Dieu ne peut être radicalement seul : l'amour est constitutif de son être même, à travers les relations entre les personnes divines, avant de se diffuser au-delà de lui par son acte créateur. Mais explication qui peut apparaître aussi, y compris pour des croyants, à la fois compliquée et simpliste. Compliquée, parce que sa formulation fait appel à une subtile gymnastique de l'esprit, maniant les paradoxes et les concepts philosophiques, et tendant à rendre confuse une chose qui parle directement au cœur et à l'intelligence de la plupart des croyants : si Dieu existe, il est nécessairement simple, unique. L'« Un» des philosophes grecs, appréhendé par la seule raison humaine, peut rencontrer le Dieu unique « révélé » de la Bible et du Coran. C'est le commun dénominateur de tous les croyants, qu'ils croient en un principe premier, en une personne divine ou même en une force créatrice plus impersonnelle.

Le dogme trinitaire peut sembler aussi «simpliste» : ajoutant du mystère au mystère, il peut apparaître comme une vaine tentative de rationaliser l'impensable, de dire l'indicible. Que peut-on savoir de Celui qui, s'il existe, est par définition le Tout Autre ? Ce n'est sans doute pas pour rien que Jésus est resté énigmatique sur son identité.

Dire que Jésus a un lien singulier au divin pourrait par ailleurs s'exprimer en d'autres termes que ceux de la théologie trinitaire classique. Ainsi pourrait-on dire que, si Dieu existe, il est nécessairement « indicible » et « un » dans son « essence », pour reprendre la terminologie des théologiens médiévaux. Mais qu'il est« trois » dans sa dimension « théophanique » ; il se manifeste à l'homme à travers trois dimensions : la dimension créatrice du Père, celle, intelligible, du Logos (Fils) et celle, consolatrice, de l'Esprit. Jésus est l'incarnation du Logos divin, car par sa vie et par son message, il « incarne » Dieu, il « dit » Dieu autant qu'un être humain puisse le dire. Il est à la fois humain et divin, puisqu'il réalise pleinement le divin dans l'humain. Mais Jésus n'est pas l'incarnation de Dieu dans son essence, laquelle reste par ailleurs totalement inaccessible à la raison humaine. Ce que Thomas d'Aquin, le grand docteur de l'Église catholique, reconnaît lui-même. Après avoir écrit plus de deux mille pages sur Dieu, il a voulu brûler son œuvre, tant il savait les mots et les définitions bien en deçà du mystère divin, et il n'a pas hésité à affirmer que « ce Dieu, nous ne pouvons pas savoir ce qu'il est, mais seulement ce qu'il n'est pas ». On pourrait ainsi dire que Dieu est « un » dans son essence inaccessible, mais « trois » dans sa manifestation, formulation parfaitement hérétique, mais qui permet de sauvegarder le mystère de Dieu et son unicité tout en rendant compte de la présence des trois figures centrales des Évangiles : le Père, le Fils et l'Esprit. C'est pourquoi l'expression que je trouve la plus forte pour résumer la foi chrétienne - foi qui entend affirmer le statut unique de l'homme Jésus, tout en préservant le mystère divin - est celle de Paul : «II est l'image (iconos) du Dieu invisible. »

Le philosophe Baruch Spinoza, exclu de la synagogue en 1656, probablement à cause de sa lecture rationnelle et critique de la Bible - et que l'on considère souvent, à tort, comme athée - a une conception du Christ qui exprime fort bien le point de vue que je p.ropose ici. Dans le premier chapitre de son Traité théologico-politique, il explique ainsi qu'« à Jésus-Christ furent révélés immédiatement, sans paroles et sans visions, ces décrets de Dieu qui mènent l'homme au salut. Dieu se manifesta donc aux apôtres par l'âme de Jésus-Christ, comme il avait fait à Moïse par une voix aérienne ; et c’est pourquoi l’on peut dire que la voix du Christ, comme la voix qu’entendait Moïse, était la voix de Dieu. On peut dire aussi dans ce même sens que la sagesse de Dieu, j’entends une sagesse plus qu’humaine, s’est revêtu de notre nature dans la personne de Jésus-Christ, et que Jésus-Christ a été la voix du salut ».

Comment Jésus est devenu Dieu, p. 308-310

Publié dans Témoignage

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