Prise en compte de la souffrance de l’autre, joint à l’engagement de la soulager

Publié le par Michel Durand

Jean-Baptiste Metz
Pour faire suite au petit mot dedimanchedernier

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« La compassion ? Qu'en est-il ? Regarde le monde et tu comprendras » ! écrit Metz. La souffrance du monde est souvent relativisée à l'aide de la doctrine chrétienne de la Rédemption, contresens flagrant invalidé par Jésus, au nom de la vision biblique de la Justice. 

La tradition biblique et les épisodes de la vie de Jésus nous renvoient à un modèle de responsabilité, auquel nul ne peut échapper. Celle-ci est polarisée, non par le caractère universel du péché, mais par celui de la souffrance répandue dans le monde. Le regard de Jésus s'est porté avant tout sur la souffrance des autres : le péché consistant dans le refus d’y participer ; aussi Saint Augustin l'a-t-il nommé « un repli du coeur sur lui-même ». Le  christianisme s’est d’emblée présenté comme une communauté vouée à l'imitation de ce Jésus historique, mobilisé par la souffrance d'autrui.

Cette approche de la souffrance n'a rien à voir avec le dolorisme, ou avec un culte morose de cette souffrance. Elle est bien plutôt refus de  tout sentimentalisme, expression de cet amour enraciné dans la mouvance d'Israël, avec l'unité indissociable de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain : l'attachement de Dieu à la souffrance est celui de « l'empathie » ; c’est, dans l'acception « politique » du terme, une mystique de la compassion. C’est à cela qu’est confronté un christianisme qui retourne à ses racines. Quiconque reconnaît « Dieu » au sens où l'entend Jésus, est prêt à en payer le prix au détriment de son intérêt personnel. Voilà ce que suggère la parabole du « bon Samaritain » et comment elle s’inscrits dans la mémoire de l'humanité.

Le christianisme a rencontré des difficultés considérables pour faire droit à l'attention qu’exige cette souffrance, qui est pourtant le propre de son message. La question, lancinante dans les traditions bibliques, que pose la justice en faveur des innocents qui souffrent a été, dès la naissance d'une formulation théologique du christianisme, sommairement transformée dans son fond et dans ses formulations pour devenir celle qui concerne la Rédemption des coupables. La doctrine chrétienne de la Rédemption a radicalisé la question de la faute et relativisé celle de la souffrance. Religion avant tout sensible à la souffrance, le christianisme s'est transformé pour porter prioritairement son attention sur le péché. La sensibilité qui s'attache en priorité à la souffrance de l'étranger s'en est trouvée émoussée et la vision biblique de la Justice de Dieu qui, d'après Jésus, devait porter sur toute forme de faim et de soif, en a été assombrie.

Mettre l'accent sur la sensibilité à la souffrance, propre au message chrétien, ne consiste pas à remettre en question l'importance du péché, de l'expiation et du rachat (et surtout pas face à cette hystérie qui prône aujourd'hui partout l'innocence dans la société). Et ce sont avant tout nous-mêmes, les chrétiens, qui sommes confrontés à cette question – que Metz a posée explicitement dans le contexte d'un christianisme après Auschwitz. N’avons-nous pas, dans l'abîme des souffrances qui grèvent l'histoire, écarté à la légère le cri des hommes, hors de l'annonce chrétienne de la Passion ? N'avons-nous pas relégué trop vite dans le domaine « strictement  séculier » ces autres hommes qui souffrent ? Alors que, justement, c’est à partir de cette histoire « séculière » de la souffrance que le Fils de l'Homme vient à nous et juge du sérieux de notre engagement à sa suite…  « Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir souffrir ? » (Mat., XXV). Voilà quelle est pourtant  l’union scellée mystiquement entre la Passion du Christ et les passions endurées par les hommes !

Or, dans la langue allemande, aucun terme n’exprime sans équivoque cette sensibilité qui s'attache instantanément à la souffrance – évoquant le premier regard que Jésus porte sur elle. C'est à peine si le mot allemand « Mitleid » (traduit le plus souvent en français par « pitié ») peut être utilisé sans mauvaise conscience. Ce terme pâtit d’une  connotation trop affective, trop déconnecté de la pratique. Il encourt le soupçon de vider les réalités sociales de leur aspect politique en leur imposant une visée moralisatrice, et de voiler dans le sentimentalisme les injustices dominantes. L’auteur décide donc d’utiliser le mot français de « compassion » pour résumer, à l'ère de la globalisation et du pluralisme des religions et des cultures, le projet universel du christianisme. Cette compassion exige que l'on soit prêt à modifier son regard, pour qu'il devienne celui auquel ne cessent de nous inviter les traditions bibliques, et particulièrement le réalisme de la vie de Jésus. Elle relève de l'impératif catégorique formulé d’abord par Hans Jonas : « Regarde le monde et tu comprendras ! ».

Dès qu’intervient cette compassion, elle entraîne la « mort du Moi », qu’évoque le Nouveau Testament ; ce Moi, ses désirs et son intérêt immédiat se relativisent et s’exposent à la « rupture » qu’impose la souffrance de l'étranger. Alors éclot une « mystique »,  exigeante et insécurisante. Elle met en évidence le caractère relatif du Moi, l'amène à « s'abandonner », sans, pour autant, disparaître dans le vide d'un univers impersonnel, mais à grandir dans l’alliance entre Dieu et les hommes. A la différence des religions d'Extrême-Orient, cette alliance ne dissous pas le Moi, mais elle le stimule dans le domaine du « politique ». Par la compassion, la souffrance de Dieu est vécue comme partagée, comme mystique du regard lucide sur le monde. La compassion se propose à tous, et elle est exigée de chacun. Elle concerne non seulement la sphère privée, mais aussi la vie publique.

La mystique de la compassion est connectée à la terre par la rencontre de l'étranger qui souffre et par l’accueil de notre propre souffrance associée à celle de Dieu ; elle ne travestit pas d'une expérience religieuse les épreuves douloureuses du quotidien, elle ne pare pas l'histoire du monde, saturée des souffrances courantes, d’un nouveau tourment, religieux et vécu en privé. Mais au lieu d’imputer à Dieu les insupportables douleurs qui sont notre lot, nous les arrachons au désespoir et à l'oubli, non pour anesthésier notre engagement publique dans le romantisme religieux, mais pour arracher la misère humaine à la haine et la violence. Voilà ce parait essentiel dans une situation où tous les conflits politiques de grande envergure menacent de déboucher sur des affrontements entre les cultures et les religions.

De même que nous pouvons comprendre la curiosité comme un héritage de la Grèce, et les conceptions républicaines de l'Etat et du Droit comme celles de Rome, nous pouvons aussi découvrir la chance que constitue l’héritage biblique pour l'Europe, à l'époque de la globalisation et du pluralisme. C'est par l’esprit de compassion que se révèle le christianisme lorsqu’il pénètre le monde. Il mobilise les chrétiens pour gérer les conflits sociaux et politiques actuels. C'est cet esprit qui engendre la vigueur de la résistance à un christianisme réduit à la privatisation dans notre univers pluraliste. Il dépeint la compassion comme une mystique du politique.

Cette exigence pastorale pourrait ressembler à une illusion romantique. Sans doute a-t-elle été vécue, à des époques révolues, dans des sociétés urbaines et rurales marquées par le voisinage et la proximité. Mais, aujourd'hui, comment la compassion peut-elle résister à l’anonymat des tempêtes aveugles qui secouent la globalisation planétaire ?

Les tentatives actuelles de formuler une éthique globale évoquent un universalisme moral à établir  sur la base d'un consensus fondamental entre les religions et les civilisations. Pourtant s’impose le constat qu’une éthique globale n'est pas le résultat d'un scrutin ou d'un consensus. Le consensus, cet accord obtenu de l'ensemble, peut être la conséquence, mais non le fondement et le critère d'une exigence universelle. Ce n'est pas le consensus qui fonde l'autorité attribuée à cette éthique, mais c'est l'autorité elle-même de cette éthique qui rend possible et qui fonde le consensus universel. Mais que serait l'autorité qui peut être aujourd'hui invoquée dans toutes les grandes religions et civilisations de l'humanité ? C'est, pour le résumer à l'extrême, l'autorité qu'imposent ceux qui souffrent, qui souffrent innocemment, victimes de l'injustice.

Le respect accordé à ceux qui souffrent constitue, à l’aune des critères modernes du consensus et du discours, une influence bien faible. Elle ne peut être assurée par un discours argumenté, car l’accord qu'elle exige précède toute argumentation, comme l'exige toute considération de morale universelle.

 

Ce texte est écrit par Louis Fèvre qui cite Jean Courtois, de Lyon. Il me faut prendre contact avec lui.

Paul Ricoeur traite également de ce thème de la compassion. A lire ici, source de la recension de l'ouvrage de Metz.

 


Publié dans Politique

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