Jacques Ellul nous révèle sans concession le caractère essentiel du christianisme qu’il ne veut plus nommer ainsi mais qu’il appelle X.

Publié le par Michel Durand

Le Christ entre Constantin IX et Zoé – 1028-1034 et 1042-1055 Mosaïque byzantine

Le Christ entre Constantin IX et Zoé – 1028-1034 et 1042-1055 Mosaïque byzantine

Source de l’illustration

 

Le regard de Bernard à la rencontre théologique (Theobald, Ellul) de ce mois.

 

Commentaire du chapitre II de la subversion du christianisme :

L’auteur Jacques Ellul a choisi comme titre de son ouvrage la subversion du christianisme. Comment comprendre grammaticalement ce du ?

Subversion générée ou subie ? C’est l’objet et le sujet de Jacques Ellul dans son ouvrage. Dans ce deuxième chapitre intitulée les grandes voies il trace en quoi le christianisme s’est subverti, mais aussi, en même temps, le christianisme qu’il renomme X conduit à la subversion.

Ecoutons cette perspective vertigineuse de l’histoire.

Commençons par voir en quoi le christianisme est une subversion ? Dieu envoie dans le monde un homme Jésus et ainsi rentre dans l’histoire de l’humanité. Le christianisme est joie, grâce et espérance. Il se manifeste dans la faiblesse, saint Paul dit C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ ; car, quand je suis faible, c'est alors que je suis fort. (2 corinthiens 12, 10) ; les disciples de Jésus sont en petit nombre. Ils sont le sel de la terre et le levain dans la pâte, une force secrète qui modifie les choses de l’intérieur. L’homme est radicalement libre en Christ. Le christianisme est le point de départ d’une nouvelle histoire.

Dans ce chapitre II, Jacques Ellul nous montre que depuis les origines tous ces points ont été subvertis. On a fait entrer la Révélation dans la pensée grecque. Selon saint Paul, l’âme et le corps sont immortelles. L’idée de l’âme immortelle est issue de la pensée grecque. Jésus est l’aboutissement de la pensée de Socrate dans la recherche de la perfection. La pensée platonicienne et aristotélicienne ont pollué la notion de Royaume de Dieu.

L’incohérence vivante de la Bible en font sa caractéristique. Ce n’est pas une philosophie et une connaissance. On a transformé le sens de la Révélation en la contaminant avec la jurisprudence du droit romain (ex : on a fait évoluer la notion de pater vers celle de paterfamilias et toute la juridiction qui en découle) La bible (ancien et nouveau testament) est a-théologique et on en a fait une théologie.

Le christianisme s’est répandu dans le courant des religions à mystère. La révélation sort les peuples du déterminisme du sort, de la fatalité, le fatum. Ainsi la révélation conduit à se contenter de son sort puisque l’évasion est possible. Le christianisme est contaminé par toutes les religions d’évasion. C’est l’opium du peuple.

Le christianisme : joie, grâce et espérance ; connait de plus en plus de succès. A la fin du IIIème siècle le christianisme est devenu une mode. Victime de son succès, il se devait de répondre à tout. La société investit alors le christianisme au lieu d’être subverti par lui. On baptisait en masse. On faisait entrer de force les gens dans l’Eglise et ensuite on les éduquait. (compelle entrare, forcer à entrer)

La conversion de Constantin en 313 fait entrer l’Eglise dans le politique. L’Eglise se met progressivement à donner aux démunis. Et la gestion des dons l’enrichit progressivement. Fait majeur correspondant à l’enrichissement, l’Eglise devient Institution. C’est le glissement du service de la grâce et vers le service de l’action sociale. Il y a ceux qui donnent et les pauvres puis les saints. Ainsi se révèle la difficulté de la théologie de non-puissance. L’acte lui-même de canonisation était une expression de la foi qui n’était pas réservé aux fidèles.

Apparait la théologie de la nature opposée à celle de la grâce. Alors tout ce qui représentait la faiblesse ou l’infirmité sociale passait sous silence.

Les femmes qui sont la grâce, la faiblesse, la vie, le détail sont abandonnées au profit de la gloire du succès. L’extrême dégradation des mœurs a entrainé une morale exigeante. Ce qui a pénalisé la femme. On l’accusait, on brimait sa liberté et on la réduisait au silence. Alors on a fait émerger l’image de la femme idéale : la Vierge Marie. Aucune femme ne peut atteindre cette perfection, alors on l’a mise sous tutelle.

Il fallait que toute la masse de la population devienne chrétienne. Laissant de côté la conversion forcée et la chasse aux hérétiques, que pouvait-on contrôler ? Uniquement les mœurs ; contrôler que le gens se tiennent de façon qualifiée chrétienne. On procédera à la construction intellectuelle entre morale chrétienne et morale naturelle.

Vends tous tes biens, viens et suis-moi. C’est impossible. Face à cette impossibilité on a tordu la vérité du Christ et les théologiens ont effectué un travail de sape. La vérité est faite pour les élites et pour les autres c’est un conseil.

La liberté est accomplie en l’homme par la mort et la résurrection du Christ. La liberté est un exercice absolument surhumain. Alors va commencer le travail de sape des explicateurs et des moralistes. La liberté en Christ sera rapidement oubliée. La liberté complète est réalisée en Christ mort et ressuscité. C’est la fin de la fatalité, du destin du fatum. En lui l’homme est totalement libre. Cette vérité est intolérable, c’est le conflit tragique entre le désir de vivre et la liberté.

La révélation est exprimée de façon antagoniste unissant deux vérités qui sont contraires, mais qui ne sont vérités que parce qu’elles sont unies ensemble. Ainsi Luther exprimera la situation de l’homme devant Dieu « semper simul peccator et justus » en même temps pécheur et justifié.

Dieu est absolument transcendant, personne ne peut le connaitre. Il ne partage rien de lui-même. Mais en même temps il est le Dieu qui entre dans l’histoire des hommes et se révèle en Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu en qui il est totalement présent. Mais nous n’admettons pas les contradictions, nous ne supportons pas les contraires. Dès lors nous avons commencé à diviser, à classifier, à ordonner, ce qui est blanc est blanc, ce qui est noir est noir. Sans nous en rendre compte nous avons, sous prétexte de réduire des contradictions, nous sommes, enfermés dans des impossibilités que l’esprit théologique avec une subtilité sans pareille s’est évertué à exclure. Ce qui a conduit à faire n’importe quoi sur terre puisque Dieu est au ciel. Au contraire Dieu est tout en Jésus-Christ ; tout Dieu incarné dans un homme.

Dieu est un, cela a conduit à l’obsession de l’unité. Cela s’est vérifié dès le IVème siècle à refaire l’unité de l’empire qui va se diviser en deux puis en quatre. Les monarchies absolues en seront aussi une conséquence. Le christianisme doit tout recouvrir. Des difficultés se sont faites jour qui ont conduit au syncrétisme, amodiation réciproque du christianisme et de ce qui lui résiste. Ainsi il a fallu adapter le christianisme à la philosophie grecque et aux religions diverses de l’empire romain, au bouddhisme, à l’hindouisme, au modernisme, au marxisme puis à l’islam.

Jacques Ellul nous révèle sans concession le caractère essentiel du christianisme qu’il ne veut plus nommer ainsi mais qu’il appelle X. Dieu que nul ne connait se révèle en Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu, il est tout en Jésus-Christ. Au cours des siècles cette vérité antagoniste a suscité une démarche intellectuelle qui a voulu classifier et exclure les contradictions de cette révélation en une amodiation du christianisme à ce qui lui résiste. Ce qui a subverti le christianisme alors qu’il est une subversion.

Maintenant que les chrétiens deviennent minoritaires en France, sa pensée réhabilitant X est d’actualité et peut nous permettre de développer notre discernement. A cet égard nous pouvons avoir une attention particulière aux groupes minoritaires actuels comme lutte et contemplation ou les alter cathos en marge de l’Eglise et des groupes conservateurs.

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