La pauvreté ne se vainc pas seulement par l’argent, mais par la reconstruction de la dignité et de la confiance en soi.

Publié le par Michel Durand

au centre, Michel Lebordais

au centre, Michel Lebordais

 

Comme simple touriste visitant, jadis, les églises historiques d’Égypte, je me suis promené dans le quartier de Choubra (Le Caire) et j’ai vu des gens vivant sous les escaliers ou dans des « baraques » construites dans des cours d’immeuble. Ce qu’écrit Yohanna Mourad me parle bien. Plus encore quand je compare, en cette année Antoine Chevrier, bicentenaire de sa naissance, la présence dans un quartier de ces deux pradosiens.

Voici le témoignage de Yohanna.

Par un jour d’hiver pluvieux, le père Michel Lebordet, prêtre français qui a vécu en Égypte pendant près de quarante ans, marchait lentement dans son quartier populaire de Choubra. Le temps était froid, mais la chaleur de son cœur l’emportait sur tout. En chemin, il remarqua un groupe d’enfants de six ou sept ans qui jouaient dans la boue. Il les salua simplement, avec la voix d’un père et d’un pasteur :

— « Comment allez-vous ? Pourquoi n’êtes-vous pas à l’école ? »

Les enfants, avec innocence :

— « Quelle école ? Nous n’avons jamais été à l’école. »

Le père Michel s’arrêta un instant, les regarda attentivement et dit :

— « Comment t’appelles-tu ? »

— « Abanoub. »

— « Et toi ? »

— « Mina. »

— « Et toi ? »

— « Damiana. »

Ils sont donc chrétiens, pensa-t-il en lui-même. Ici, il n’y aurait pas d’accusations de prosélytisme, mais une occasion de faire une vraie différence. Il s’enquit de leurs familles : — « Où est votre papa ? »

Ils répondirent simplement :

— « Papa travaille comme concierge ici, dans cet immeuble. »

— « Et maman ? »

Ils le conduisirent vers leurs mères. Il s’assit avec elles et écouta leurs histoires, tristement répétées à chaque coin du quartier : des familles qui avaient quitté la Haute-Égypte pour fuir la pauvreté, et qui avaient trouvé la pauvreté les attendre dans la capitale, sous un autre visage.

Le père Michel rentra chez lui, dans son modeste appartement, sur sa bicyclette usée. Son cœur ne trouvait pas le repos. Le lendemain matin, il alla voir les pères de famille pour leur demander d’inscrire leurs enfants dans les écoles publiques. Il se heurta à un obstacle :

— « Il n’y a pas de papiers. »

Mais il ne renonça pas. Il demanda l’aide des serviteurs de la paroisse et parvint à obtenir les documents nécessaires.

Les enfants commencèrent alors à aller à l’école. Pourtant, le père Michel ne se contenta pas de l’instruction scolaire. Il décida d’organiser des rencontres hebdomadaires pour les femmes du quartier, qu’elles soient catholiques, orthodoxes ou protestantes. Peu importait la confession : l’essentiel était de briser le cercle de la pauvreté et de l’ignorance. Il leur expliquait l’Évangile en dialecte populaire, car la plupart d’entre elles ne savaient pas lire.

Après quelques mois, l’une des femmes vint lui dire, avec son accent de Haute-Égypte : — « Merci, père Michel. Autrefois, j’avais honte devant tout le monde, mais maintenant, non ! »

Elle lui raconta une scène vécue avec sa fille, qui étudiait sur l’escalier de l’immeuble à cause du manque de lumière dans leur chambre située sous l’escalier. Un habitant passa et lança avec sarcasme :

— « C’est quoi cette fille, la fille du concierge, qui étudie sur l’escalier ? Elle se prend pour une future docteure ? »

La mère sortit alors de la chambre, avec assurance, et répondit :

— « Monsieur, cette fille-là, je l’ai portée neuf mois dans mon ventre et je lui ai donné un cerveau exactement comme celui de votre fille. Si elle veut devenir docteure, elle le deviendra ! »

À cet instant, le père Michel sentit que sa mission commençait à porter du fruit. La pauvreté ne se vainc pas seulement par l’argent, mais par la reconstruction de la dignité et de la confiance en soi.

Dédié à la mémoire du père Michel Lebordet, le prêtre que j’espère voir proclamé saint un jour.

Père Yohanna Mourad

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article