Ne désespérons pas. Il y a aussi nombre de jeunes catholiques sensibles aux valeurs progressistes, comme l’écologie. Il y a le journal le Cri

Publié le par Michel Durand

Le père Christian Delorme, à Lyon, en février 2026.Photo : PL/Rue89Lyon.

Le père Christian Delorme, à Lyon, en février 2026.Photo : PL/Rue89Lyon.

En cette page, c’est un texte paru chez Rue89Lyon

 

Je le recopie en ce lieu, comme « moyen » pour témoigner dans la ligne de l’exposition Antoine Chevrier à la basilique Saint-Bonaventure à Lyon.

 

« Ne jamais désespérer de l’avenir » : le message du père Christian Delorme, figure du catholicisme social à Lyon

 

[Entretien]

À 75 ans, le père Christian Delorme, connu sous le surnom du « curé des Minguettes », vient de prendre sa retraite à Lyon. Ardent militant de la non-violence et figure du catholicisme social, celui qui se présente aujourd’hui comme un « cancéreux de luxe » partage avec Rue89Lyon ses inquiétudes dans cette période sombre mais aussi ses espoirs.

 

Pierre Lemerle

Faut-il une raison pour donner la parole au père Christian Delorme ? Plus connu sous le nom du « Curé des Minguettes », celui qui fut un des grands organisateurs de la marche pour l’égalité et contre le racisme, en 1983, et de l’occupation de l’église de Saint-Nizier par les prostituées de Lyon, publie un livre sur sa vie de combats avec Philippe Martin, ce début d’année. Son nom : Vivre ensemble, le parcours du « Curé des Minguettes » (édition PUL).

 

À l’heure où l’extrême droite politique est au plus haut dans le pays, nous sommes allés à la rencontre de cette figure lyonnaise du catholicisme social.

 

Mort du jeune Quentin Deranque, montée de l’extrême droite radicale dans l’Église, état du dialogue inter-religieux à Lyon après le 7 octobre et le massacre de Gaza… Malgré les difficultés du moment, et malgré la maladie qui lui prend une bonne partie de son énergie, celui qui se définit comme un « cancéreux de luxe » nous a livré un message d’espoir.

 

Rue89Lyon : Quentin Deranque, militant d’extrême droite radicale, est décédé à la suite de coups portés par des militants antifascistes. Quel est votre regard sur cet événement en tant que militant de la non-violence ?

 

Christian Delorme : La mort de ce jeune homme, quelles que soient ses idées, est absolument atroce. On ne peut pas accepter que quelqu’un meure pour ses idées dans une démocratie. Une société peut basculer très vite dans la violence : il faut regarder ce qui s’est passé ailleurs, dans d’autres pays (Yougoslavie par exemple). Nous avons la chance d’être dans une société très pacifiée, nous devons sauver cela.

Je crois que Lyon est une ville qui a la culture de la modération et une histoire de renonciation aux extrêmes. Même si ceux-ci ont toujours été présents, liés probablement à la Terreur de 1793 et à cette décision de la Convention de détruire Lyon, le fameux : « Lyon n’est plus. » Cela a créé une culture, bien que l’événement remonte maintenant à plus de 200 ans.

 

Christian Delorme à Lyon : « Il est très facile de libérer la haine… »

 

Craignez-vous la montée des idées d’extrême droite ?

Oui, on voit beaucoup de rage et des nuages qui s’accumulent déjà au-dessus de nos têtes. Une victoire de l’extrême droite aux présidentielles ouvrirait la porte à toutes les haines et toutes les violences. La question est de savoir comment faire pour que cette violence n’explose pas.

Ce qui m’effraie, c’est que des personnes qui n’appartiennent pas à l’extrême droite se mettent à reprendre ses mots. On peut dire ça aussi bien à droite qu’à gauche. Il est très facile de déverser la haine sur celui qui vient d’ailleurs ou d’une autre classe sociale…

 

Le catholicisme social, victime de la « déchristianisation »

 

Dans les années 80, on avait un catholicisme social assez dynamique dans la région, avec Jean-Pierre Lachaize à Villeurbanne, vous-même à Vénissieux… Aujourd’hui, on observe un glissement du catholicisme vers l’extrême droite. Comment l’expliquez-vous ?

 

Deux choses expliquent cela : une déchristianisation abyssale de la société française en très peu d’années et, en comparaison, un islam très vivant. On s’aperçoit que les figures du catholicisme de gauche ont progressivement déserté.

Elles ont choisi de vivre leur foi chrétienne davantage dans la société que dans l’institution et ont laissé la place à des militants plus conservateurs qui s’intéressent plus à des questions sociétales (anti-IVG, mariage pour tous…, ndlr) qu’à des questions sociales (charité, aide aux plus démunis, ndlr). Dans les années 1960-1990, c’était l’inverse. Les militants de cette époque ont vieilli, et leurs enfants n’ont pas pris la suite.

 

Cela fait monter l’extrême droite…

La peur de l’islam joue beaucoup sur la montée de l’extrême droite. Pourtant nous avons en France un islam très vivant et pacifique que l’on voit bien pendant le ramadan [qui vient de commencer, ndlr]. Un islam de la fraternité.

Sur ce point, les partis politiques qui font de la dénonciation de l’islam leur crédo font du mal à la société. Ils participent à la construction d’une image fausse de cette religion en France. Bien sûr qu’il y a des intégristes, mais la majorité des musulmans sont des hommes et des femmes de fraternité.

Ne désespérez pas. Il y a aussi nombre de jeunes catholiques sensibles aux valeurs progressistes, par exemple l’écologie. À Paris, certains ont lancé le journal le Cri, assez proche d’un café-atelier associatif, le Dorothy.

 

Dialogue interreligieux : une histoire lyonnaise en difficulté

 

Depuis le 7 octobre 2023, l’attentat contre Israël, puis le massacre des Palestiniens à Gaza, le dialogue entre juifs et musulmans s’est également complexifié. À Lyon, il existait jusqu’alors une spécificité à ce sujet…

Oui, il existe ici une grande solidarité entre religions. Entre chrétiens et juifs, les racines remontent à la Résistance, via la solidarité dont ont fait preuve certains chrétiens vis-à-vis des juifs.

Entre chrétiens et musulmans, la fin de la guerre d’Algérie a été un moment important à Lyon. Des chrétiens se sont engagés aux côtés des Algériens, et ont aussi accueilli beaucoup de juifs rapatriés en France, créant des liens encore féconds aujourd’hui.

Le décès récent d’Alain Sebban en est un bon exemple. Il a été longtemps le représentant de la communauté juive de la Duchère et président du consistoire de la Région et a toujours été un homme de dialogue avec les musulmans. On n’a pas vu la même chose dans d’autres villes. Cela a favorisé une forme de « miracle lyonnais ».

L’existence, par exemple, du monument aux morts d’Oran, à la Duchère, est un signe de la volonté de créer un espace d’accueil pour tous.

 

Tensions entre musulmans et Juifs : « Il faut toujours essayer d’entendre ce que dit l’autre »

 

Et aujourd’hui ? Comment se porte ce « miracle » depuis le 7 octobre 2023 ?

Les liens sont blessés profondément, car les approches sont opposées entre les Juifs qui ont peur et la colère des personnes sensibles à la cause palestinienne.

Des gens travaillent à la reprise du dialogue. Par exemple, l’association « Les racines de demain », animée par un couple juif assez extraordinaire. Il y avait encore, jusqu’à peu, Alain Sebban qui participait à ce dialogue. Ce n’est pas une histoire terminée. Dans la société lyonnaise, la majorité des Juifs et des musulmans ont le désir d’avoir de bonnes relations. Il y a plus de froid dans les institutions religieuses.

 

Certaines choses ne passent pas…

La communauté juive, elle, ne peut pas entendre de discours qui se proclament antisionistes. Parce que le sionisme, au sens d’avoir un État, est quasiment constitutif du fait d’être juif (même si des collectifs juifs et antisionistes existent, ndlr). Les Juifs, pendant des siècles, n’ont pas eu d’État, ils n’ont jamais cessé de lier leur destin à Jérusalem. Dans les discours, entre Israéliens et Palestiniens, il faut toujours essayer d’entendre ce que dit l’autre, au plus

profond de lui-même.

Là aussi, il faut se rapprocher des hommes et femmes de paix. Je suis terrifié de voir qu’aujourd’hui, l’extrême droite française, traditionnellement antisémite, se pose en défenseur des Juifs. Il y a beaucoup de jeux de dupes dans cette affaire.

 

Comment se situent les chrétiens par rapport à ça ?

Ils sont partagés entre une forme de mauvaise conscience du fait de leur histoire avec les Juifs, et une solidarité vis-à-vis des chrétiens d’Orient, vivant en Palestine. Il y a un grand malaise.

Dans cette situation, selon moi, on ne peut pas être entremetteur. On peut essayer de sauvegarder les contacts entre les uns et les autres. D’être attentif et, parfois, silencieux pour écouter la souffrance de chacun.

 

« Le désir de paix est en train de s’effondrer »

 

Le camp progressiste peut aujourd’hui avoir des raisons de désespérer. Quel est votre regard sur les combats à mener aujourd’hui ?

La vie est un combat permanent. J’ai eu beaucoup de chance car j’ai vécu une période où une partie de l’humanité désirait une paix universelle (en Europe, du moins). Tout cela est en train de s’effondrer, du fait de forces qui veulent mettre tout ça à bas, que ce soit Trump aux États-Unis ou Poutine en Russie.

Mais je crois profondément que le bien est illimité alors que le mal est limité. Ce que nous vivons aujourd’hui, qui est tragique, finira. Il ne faut jamais désespérer de l’avenir. Ce qui m’a toujours émerveillé, c’est que dans les pires situations du monde, il y a toujours des hommes et des femmes qui se lèvent et portent l’espérance.

Regardez la réaction des habitants de Minneapolis pour aider les migrants. C’est extraordinaire. Ces citoyens font revivre la mémoire de Martin Luther King. Je suis sûr qu’en France, si l’extrême droite venait à venir au pouvoir, des milliers de Français se lèveraient.

 

Migrants : « Cette majorité municipale a fait preuve d’humanité »

 

Vous avez un regard sur l’action de la majorité municipale actuelle ?

Je trouve que la majorité municipale actuelle a une politique d’accueil des migrants que, moi, je considère comme exemplaire.

 

Que pensez-vous des déclarations de Jean-Michel Aulas sur les migrants ?

Lui et beaucoup de personnes disent qu’il faut chasser les migrants, sans considérer les parcours de ces personnes : les horreurs qu’ils ont traversées, la réduction en esclavage, etc. On dénonce comme criminels des personnes qui sont des victimes. C’est une injustice absolue. Je trouve que c’est le point fort de cette majorité, d’avoir fait preuve, parfois maladroitement mais simplement, d’humanité.

 

C’est une position qui commence à devenir une exception…

J’espère que le discours d’Aulas est surtout électoraliste… Et que le discours de modération qui a dirigé Lyon restera. Francisque Collomb n’était pas un homme de gauche mais il a toujours fait preuve de beaucoup de considération pour les migrants, Michel Noir aussi… Ils n’ont également jamais eu un discours de stigmatisation de l’immigration. Ces maires de droite avaient compris qu’il ne fallait pas rejeter les habitants des banlieues mais être solidaires avec eux.

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