8 - La création artistique, continuation de la création ? - 4

Publié le par Michel Durand

4 - La création artistique, passage vers l'invisible Présenté par Danielle Fouilloux, colloque octobre 2003, "L'homme dans l'art actuel, lieu de la révélation".

« Il faut que la main avance dans l'inconnu, il faut qu'elle garde le sentiment des dangers qu'elle court, qu'elle sente le précipice. » Bissière

L'artiste plasticien cherche quelquefois à exprimer l'invisible, la force créatrice : Kiefer dans son étude de la Kabbale donne forme au passage de l'unité primitive à l'espace de la création : Tsimsoun Le Retrait, 2000. Dieu, l'unique, se rétracte pour laisser la place à la création du monde. Deux parties : en haut des feuilles de plomb, sur plus de 6 mètres, le matériau alchimique ; en dessous, un paysage avec un point de fuite, de l'eau avec le reflet des nuages, un début de vie. Cette œuvre de 9 m de haut sur 5 de large fait partie d'un ensemble qui imagine la Création du monde à partir de l'Etre (à la chapelle de la Salpètrière à Paris 2001).

Le monde est encore représenté comme un œuf ou une noix, une image ancienne. Antoni Tapiès, dans Matière enforme de noix 1967, utilise un fond brun, très travaillé pour évoquer le bois, mais aussi une fente verticale qui peut représenter un orifice, une naissance possible.

Miguel Barcelo peint Cécile à neuf mois (100x87, 1992), une affirmation de la vie peu fréquente : le peintre a formé un relief pour le ventre, donnant plus de réalité à son tableau, le portrait de son épouse enceinte proche de l'accouchement.

Antoni Tapiès dans Vision première (200l) retrouve la forme de l'œuf originel, une figure féminine, refennée sur elle-même.

L'émergence de l'homme à travers les éléments naturels, l'eau et le feu, rappelle l'initiation de Panlino dans la Flûte enchantée, mais ici c'est le vidéaste, Bill Viola, The Crossing, (1996), deux sources vidéos, qui nous incite à retrouver l'essentiel, il traverse le feu et l'eau.

On est assez proche ici de la notion de l'artiste comme chamane. Le catalan Antoni Tapiès, définissait les conditions pour en être un : avoir frôlé la mort, inconscient après une crise cardiaque et s'en souvenir, avoir connu une longue maladie où la vie ne tenait qu'à un fil. Cela lui a donné une hypersensibilité, une clairvoyance permettant de voir à l'intérieur des choses. Le chamane est l'intermédiaire entre l'énergie de l'univers et l'homme.

Joseph Beuys, à la tête du mouvement Fluxus en Allemagne, exploitait également son histoire personnelle : son avion s'étant écrasé chez les Tatars en 1941, il fut sauvé par des nomades qui le couvrirent de graisse et de feutre. L'utilisation de ces matériaux avec de la cire et du miel, marque un retour aux matières non industrielles, sans être tout à fait une genèse. Une performance qu'il fit avec un coyote souhaitait évoquer la création du monde, les affinités entre le règne animal et l'homme qui en fait partie.

En ce qui concerne l'homme, beaucoup d'artistes préfèrent suggérer les corps, les visages, pour interroger le mystère de la vie : Tapiès, Effet de corps en relief (1979) voile le corps.

Yves Klein, célèbre pour son bleu outremer IKB et ses monochromes, après avoir essayé de remplir l'espace d'une galerie de sensibilité immatérielle, n'offrant que le vide aux visiteurs en 1958, en vient à utiliser la couleur dans ses Anthropométries (1960), empreintes sur la toile de torses de femmes, les centres vitaux de l'énergie humaine, hors de la pensée.

De même, par des figures incomplètes, les transparences, l'artiste donne à penser l'invisible :

Henryk Bukovski peint l'Apparition. En grand format, un crâne chauve, des yeux plissés, une toute petite bouche fermée sur le silence, que révèlent-ils ?

Martine Boileau sculpte Couple amphore 1, une terre cuite aux formes très simples qui nous renvoient à la création de l'homme à partir de l'argile, avec une suggestion très dépouillée du sexe. L'artiste ici est bien dans la ligne de la Création (festival La Chair et Dieu 2003).

Il faut bien conclure que si l'approche de l'art contemporain n'est pas toujours facile, une recherche patiente dans les galeries, les Biennales d'Art sacré, permet de saisir les interrogations de notre temps, et de trouver des œuvres peintes, sculptées, gravées, photographiées ou filmées qui, patiemment, explorent le sens de la Création.

Pour livrer une dernière pensée d'artiste, je cite Simon Hantaï : « Si je savais ce que je fais, dès ce moment, j'illustre. Peindre, c'est être l'hôte de quelque chose qui vient du plus loin possible, du plus inconnu. C'est savoir accueillir ce don. Il n'y a pas de possibilité pour l'art, si la société n'est pas ouverte quelque part. .. L'étranger, le clandestin, l'inconnu, c'est le nom de Dieu par excellence. » (interview dans La Croix 11/07/1998).


Publié dans Art

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