Un travail de grutier (rêve et/ou réalité)

Publié le par Michel Durand

De Jean-Marie Delthil

Ce devait être il y a trente ans environs, j’avais alors autour de quinze ans. Je me trouvais dans ma chambre d’enfant, dans la maison de mes parents, la maison familiale…

 

Et voilà ce que je vis tout à coup par la fenêtre qui était grande ouverte : un peu de bruit avait dû m’attirer je pense, il y avait là une femme, une femme d’âge mûr, quarante ou cinquante ans peut-être, elle s’était tenue au beau milieu de la rue et venait de saisir quelque chose. Je me penche par la fenêtre… ce quelque chose, c’est en fait une chaîne, une grosse chaîne métallique, noire, un peu huileuse, et cette chaîne vient d’en haut, d’une grue ; au lieu de l’habituel filin d’acier qui sert à soulever les charges, eh bien cette grue somme toute assez singulière laissait pendre jusqu’au sol cette grosse chaîne difficile à saisir. La pauvre femme, visiblement affolée, cherchait à gagner la hauteur, le haut de la grue, son grand bras horizontal, et il lui restait là une grande longueur à escalader car la grue était haute, véritablement haute ! Alors là, je la vis s’élever – parvenait-elle tant bien que mal à grimper sur cette chaîne glissante et huileuse ? ou le grutier la faisait-elle monter en avalant la chaîne avec sa mécanique ? Je ne sais pas ; je ne m’en souviens plus, mais ce dont je me souviens très bien en tous cas, c’est que le bras de la grue ne cessait d’aller de droite et de gauche, et presque violemment, comme pour secouer la pauvre femme et tenter de la faire tomber – vraiment : je ne comprenais pas cette opposition, ce méchant paradoxe qui se situait entre le fait de vouloir faire monter cette femme (la dégager de quelques dangers au sol, je suppose), et le fait de tenter en fin de compte de la faire tomber (la plonger violemment dans le danger, finalement) ; quoi qu’il en soit, la femme est parvenue à une certaine hauteur, disons les deux tiers ou les trois quart de la hauteur totale de la chaîne – je pourrais estimer, là, qu’elle se trouvait à une altitude de vingt ou trente mètres au-dessus du sol : c’était haut pour moi, et qui plus est pour cette femme ! qui fuyait je ne sais quoi, un danger réel en tous cas, que je n’avais pu voir… Et là, tout à coup, j’ai vu comme apparaître toute une rangée d’hommes (peut-être n’y avais-je pas fait attention auparavant, ou bien venaient-ils réellement d’arriver), d’hommes en bleu, en uniformes – ce n’était pas nécessairement des policiers, mais c’était des hommes d’autorité ; et j’ai tout de suite senti qu’ils avaient pour mission d’empêcher à tous prix la femme d’atteindre le haut de la grue, ce grand bras horizontal, où ils se tenaient tous, debout, les uns à côté des autres, main dans la main, formant cette fois-ci une autre chaîne, un autre genre de chaîne : une chaîne « d’inaccessibilité » si l’on peut dire – de rejet… La femme s’est un peu rapprochée encore du faîte de la grue, les hommes ne bougeaient pas, bien au contraire, résolus qu’ils étaient – je le pensais, je le sentais – à frapper la pauvre femme lorsqu’elle serait arrivée en haut, à leur niveau, ou à lui écraser les mains, pour la faire tomber – pour la tuer. Je n’en revenais pas.

Comment une telle scène pouvait-elle avoir lieue ?!

Et c’est alors que j’entendis un grand cri : la femme, deux ou trois mètres en dessous du barrage des hommes, avait choisi de lâcher, de lâcher la chaîne, de lâcher prise… de se suicider plutôt que d’être mise à mort par ces hommes et leur lâcheté, par ces hommes exécutant ici des ordres inhumains et odieux. Dieu que cette chute me fit du mal ! Et à cette pauvre femme alors !! Elle se tua, vous l’aurez compris.

 

C’est ainsi que je me réveillais. Je viens en effet de vous raconter le contenu du rêve de cette nuit, de cette nuit juste passée. Un cauchemar plus exactement.

- Qui était donc cette femme, d’où venait-elle ? C’était une femme d’origine étrangère, c’était tout à fait clair pour moi dans le rêve, et pauvre également, cette femme était pauvre, elle n’avait rien : pas d’argent, pas de bagages, pas même un petit sac à l’épaule.

- Cette chaîne huileuse, et finalement menteuse, avait-elle traînée là par hasard ? sur le goudron de la rue plutôt que sur un chantier qui devait se tenir à proximité ?… Je ne savais pas, je ne sais toujours pas.

- Jamais, au cours du rêve, je n’ai aperçu le grutier, le machiniste ; qui était-il, quel visage avait-il, quelles intentions avait-il eu à l’égard de cette femme ? avait-il été, lui aussi, tout habillé de bleu ? Aucune idée. Je n’en avais et je n’en ai aucune idée – peut-être souhaitait-il réellement sauver cette femme d’un danger que je n’avais pu voir… mais ces mouvements du bras de la grue alors ?!...

- Et tout ces « homme d’autorité » qui m’ont semblé apparaître tout à coup au sommet de la grue, étaient-ils de mèche avec le grutier ? qui les avaient envoyés là, et dans quel but, leur mission était-elle réellement de tuer cette pauvre femme ?... cette pauvre femme réfugiée, cette pauvre personne d’origine étrangère qui simplement tentait de trouver refuge, ici, là, sur cette grue – en France en fait, ou en Europe ; vous l’aurez compris, symboliquement : c’était et c’est évident pour moi, tout cela.

Quelle injustice de voir une pareille chose !

Quel sentiment d’injustice ; et la mort de cette femme – son suicide. On avait fait croire et penser à cette femme qu’elle s’en sortirait avec l’aide de cette grue, et cette grue l’a menée à la mort, qui plus est au suicide.  

C’était il y a trente ans (dans le rêve), à une époque où, en France, on accueillait encore (et en réalité) pas trop sauvagement les personnes d’origine étrangères il me semble… mais maintenant, au jour d’aujourd’hui ?! – C’est une question –

Les hommes en bleu ne l’on pas tuée – oh... certes non… ils étaient là, c’est tout, en faction, agissant en rapport avec les ordres qu’il avaient reçus ; mais ils l’auraient immanquablement « rejetée », cette femme, repoussée : tuée, oui, finalement, si elle était parvenue tout en haut de la chaîne, au grand bras horizontal de la grue… un coup de pied sauvage… écraser le bout des doigts… on connaît bien ces sales histoires-là !…

On pense, et je pense (vous pensez ?), aux bateaux de réfugiés qui, arrivant en vue d’une côte ou d’un port qui pourrait les accueillir, en Europe, sont rejetés, repoussés à la mer, au large… À bord, il n’y a plus de vivres, plus d’eau, plus de carburant, des personnes sont malades parmi les passagers, des femmes vont peut-être accoucher, d’autres personnes sont déjà mortes. Et le bateau est rejeté, repoussé, simplement pourrait-on dire… Sauvagerie ! Il est ainsi condamné, ou presque, ses passagers promis à une mort quasi certaine.

En rapport avec ce rêve effarant, effrayant, on peut – je peux, légitimement me poser la question, ces questions :

- qui sommes-nous, ici, en France, en Europe, pour refuser délibérément l’aide et l’asile à quelqu’un qui se trouve être en danger, en danger de mort, parfois ?

- Qui sommes-nous pour faire cela ?

- En vertu de quoi le faisons-nous ?

- Quelle est notre conscience lorsque nous l’avons fait.

- À qui en rendons-nous compte une fois l’acte et le crime commis ?

Ce sont des questions.

Des questions qui me taraudent !

Ce ne sont que des questions, mais bien pleines de réel et ô combien brûlantes !…

 

Et à partir ce cela, souhaitons-nous agir plus humainement ? – beaucoup plus humainement, en l’occurrence ? Parce qu’étant arrivés à un pareil degré de cruauté parfois, il nous faudrait bien agir avec beaucoup plus d’humanité pour nous sentir humains.

Tout simplement humains.

 

Jean-Marie Delthil. Écrit le 14 juillet 2009. « Liberté –  Égalité – Fraternité »

Publié dans J. M. Delthil

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Jean-Claude Pochet 08/08/2009 17:42

C'est captivant, effrayant et l'on tombe de haut.