Le sacré: une constante anthropologique?

Publié le par Michel Durand

Serusier

Le Bois sacré, Paul Sérusier, musée de Quimper


Je reçois une demande de rédaction d’article pour une revue qui parle de décroissance. Je cache aujourd’hui son nom car ce n’est qu’à l’état de projet. Voici l’intention du numéro :

 

La servitude de l’utile conduit au désastre. Le culte de la croissance économique sans limites sacrifie à des rituels dégradés et dégradants. Ces rituels sont dégradés en ce qu’ils agissent essentiellement comme des compensations narcotiques sans cesse reconduites pour oublier la dureté de l’époque et ils sont dégradants, car ils réduisent la condition humaine à des fonctions mercantiles anesthésiantes et schizoïdes. Face à cette situation funeste, l’idée de décroissance semble renouer avec une constante anthropologique qui affirme l’incapacité structurelle de toute société humaine de vivre sans se donner des valeurs qui ont à voir, en fin de compte, avec l’expérience du sacré, sous des formes diffuses ou explicites. Toutefois, pour en rendre compte, encore faudrait-il étendre cette notion de sacré au-delà et surtout en amont des phénomènes religieux proprement dits, vers ce dont ne cesse de témoigner l’énigme de la beauté dans la nature et dans l’art. La science et la technique ont-elles pris le relais de cette sacralité ou ne visent-elles pas à nous arracher à notre condition mortelle en compensant la perte de la richesse symbolique attachée naguère au religieux, pour le meilleur et pour le pire ?  En tant que fait culturel, politique et social, la décroissance renoue avec une inquiétude créatrice et avec la bienfaisante nécessité de l’inutile, de la lenteur, de la contemplation et du silence. Contre l’économisme et le totalitarisme des doxas, elle ouvre l’imaginaire au partage en tous domaines. La décroissance peut-elle être comprise, et sous quelles conditions, comme une grille de lecture interrogeant à nouveau cette harmonie conflictuelle et cette quête de sens annonçant de nouvelles approches du sacré ?

Et ma proposition :

Il me semble qu’avant de se demander si le sacré relève d’une constante anthropologique, il convient de déterminer où réside le sacré.

 

Le sacré précède le religieux et les religions

En histoire occidentale de l’art, au moins jusqu’au milieu du XXe siècle (et souvent encore aujourd’hui), l’art sacré était assimilé à l’art religieux chrétien. En fait, actuellement, la sécularisation, la sortie de l’Église de la Société, l’émergence d’un religieux non chrétien, la reconnaissance d’une spiritualité laïque a montré que le sacré était antérieur au religieux, voir hors de lui.

 

Un sacré en-dehors de l’humain

Toutes les sociétés premières ont déterminé des lieux, espace naturel (bois, montagne), des objets (autel), des êtres vivants (animaux, hommes) susceptibles, de par leur caractère mystérieux, d’indiquer un sens absolu de l’existence. Ce sera, par exemple, le totem qui réalise l’unité du groupe alors que celui-ci danse en en faisant le tour sans pouvoir le toucher. Le sacré est intouchable ; une transcendance à respecter sous peine de punition mortelle. Des codes surveillés par des prêtres (sacerdos) maintiendront la société dans un strict cadre religieux. Le paganisme que j’évoque ici n’est pas péjoratif. Il apporte au contraire à l’humanité des repères et le sens des limites inévitables. Croire à quelqu’un ou à quelque chose favorise la formulation des valeurs.

 

Le sacré au sein de l’homme

La tradition biblique en plaçant un créateur en deçà (ou au-delà) d’un créé, un être qui œuvre de sa propre énergie ouvre, une réflexion qui libère totalement de forces naturelles obscures. Dans cette ligne, il est usuel d’affirmer que la révélation biblique opère une désacralisation du cosmos. Les éléments sacrés, les dieux ne sont pas sur terre ou proche d’elle. L’homme peut donc toucher cette dernière. Non, pour l’asservir, mais la servir ; la cultiver. Tous les prophètes luttent contre l’idolâtrie panthéiste.

Est-ce une radicale suppression du sacré ?

Non, car si le naturel n’est pas le lieu du sacré, l’homme est dévoilé comme étant l’unique sacré. C’est lui l’intouchable. Jésus-Christ annonce cette suprême valeur lorsqu’il invite ses contemporains à mettre en œuvre la loi prémosaïque : fais à autrui ce que tu aimerais qu’il te fasse. Loi qui s’accompagne de cette autre : aime Dieu de tout ton cœur et aime ton prochain comme toi-même.

 

Le rôle de la conscience

L’homme peut par lui-même découvrir la vérité. Telle est sa sagesse qui englobe les valeurs  de l’édification humaine. Sur ce terrain, croyants et incroyants en un dieu créateur peuvent s’entendre. Nous sommes ici au cœur du sacré, radicale constante anthropologique.

Ainsi, sagesse universelle, celui qui ouvre, dans la foi, la révélation chrétienne  note que celle-ci ne s’oppose pas à ce que l’homme découvre par lui-même, en lui-même. Mystère de l’incarnation.

 

A suivre.

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M


En tant que scientifique, de formation et de profession, il me semble pouvoir affirmer qu'en aucun cas la science n'a pris le relais de cette sacralité. Ou si elle le fait c'est, pour reprendre
l'expression de ce texte, de façon "dégradée", avec des fins idolâtres dont elle n'a même pas toujours conscience (ce qui est la pire des choses puisqu'elle perd alors son statut de "chose de
l'intelligence rationnelle").


 



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M


Je partage votre avis Jean. Il y a chez certains écologistes une tendance à l'idolâtrie de la terre. Dans ma réflexion chrétienne, l'objection de croissance que je soutiens s'accompagne d'une
volonté de désacraliser le cosmos pour rendre à l'homme toute sa grandeur. En ce sens, il est néfaste à la raison humaine de rechercher de nouvelles approches du sacré.