Manifeste des chrétiens indignés

Publié le par Michel Durand

Ce manifeste est dans la ligne de Chrétiens et pic de pétrole. Il est signé d’un groupe qui s’est retrouvé en région parisienne avec Patrice de Plunkett qui intervient aux colloques que Chrétiens et pic de pétrole a organisé en 2009 et organise en novembre 2011 à Lyon : Objection de croissance et christianisme.

Patrice de Plunkett aborde souvent ce genre de question sur son blog.

Que ces idées jaillissent en même temps de divers lieux est significatif de l’importance de la question.

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Radical remise en cause du capitalisme.

Capitalisme, productivisme, croissance ou développement (fût-il durable) participent d’une même logique, celle du « sans limites » qui est au coeur des crises dans lesquelles s’enfonce notre société. Or, le refus du sans limites matérialiste n’est-il pas au coeur de la doctrine chrétienne ?

 

On dit souvent que les cathos sont indéfectiblement liés au capitalisme et qu’ils ne peuvent que collaborer avec le productivisme. Le manifeste présentée ici n’est en aucun cas un toilettage du capitalisme libérale. C’est une profonde contestation de ce système :

Nous n'hésitons pas à affirmer que le capitalisme mondialisé, cause essentielle des graves désordres de notre monde actuel, menace la vie elle-même sous toutes ses formes, et doit à ce titre être dénoncé et remplacé.

 

Voir ci-dessous ce manifeste en format PDF

 Le fonctionnement du capitalisme mondialisé est profondément anti-évangélique et nous devons nous insurger contre cela. Les combats éthiques actuels des catholiques français sont nécessaires mais notre engagement dans la Cité ne doit pas se résumer à ces combats. Incohérents nous le sommes vraiment, si nous menons ces combats sans dénoncer le matérialisme mercantile, cause structurelle des atteintes à la vie, et l'innombrable multitude de crimes contre les pauvres dont le capitalisme mondialisé est l'auteur.

   

 

« Il faut que lui grandisse, et que moi je décroisse. » Jean 3, 30

 

« L’économie libérale dérégulée nous offre comme seul horizon la consommation de toujours plus de biens matériels. La vacuité et la dangerosité d’un tel projet de société sont évidentes : il épuise la planète, réduit l’homme à un rôle de producteur/consommateur et mine la confiance indispensable à toute vie commune. […] Lorsque notre bonheur dépend uniquement des biens que nous possédons, alors les pauvres et les migrants deviennent des menaces et les mesures de sécurité supplantent les mesures de solidarité. »

 

« C’est ainsi que l’encyclique Sollicitudo Rei Socialis* définit la solidarité : “Celle-ci n’est donc pas un sentiment de compassion vague ou d’attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c’est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous.” En ce sens, la solidarité n’est pas une activité supplémentaire mais une manière particulière de concevoir toute activité humaine et sociale. »

 

Grandir dans la crise, document de la Conférence des évêques de France – Conseil Famille et Société, Paris, Bayard Cerf Fleurus/Mame, 2011

 

LE DESORDRE ECONOMIQUE MONDIAL A RENDU NOTRE TERRE INVIVABLE. 

Notre humanité marche aujourd'hui au rythme effréné d'un système économique mensonger, qui entretient l'illusion d'une croissance matérielle sans fin qui apporterait à tous bonheur et prospérité. Dangereux, cet ordre chaotique organise un pillage systématique et compulsif des ressources limitées de notre planète, et menace de pollutions ou de destructions irrémédiables notre environnement naturel, pourtant si fragile et si précieux. Injuste, il est directement responsable du gouffre qui éloigne chaque année davantage une minorité de privilégiés et une majorité de populations toujours plus pauvres et plus abandonnées. Aliénant, cet ordre inversé est une gigantesque régression culturelle, car son visage est celui d’un matérialisme assumé et agressif qui blesse les dimensions les plus essentielles de la personne humaine.

Qui peut encore échapper aux conséquences délétères du mode de vie qui nous est imposé depuis la fin du siècle dernier ?… En enrichissant et en protégeant une poignée d'individus qui se partagent les fruits du développement économique, ce système mondialisé écrase l’immensité des pauvres des pays défavorisés, condamnés à une vie d'errance et de misère en exil dans les pays riches ou dans les villes surpeuplées des pays du Sud. Il attire dans son giron trompeur les nouvelles classes moyennes des pays dits « en développement », que leurre encore la perspective d'une vie matérielle meilleure. Dans nos pays, il assomme les populations démunies en les excluant du corps social, devenu pour elles invivable, et il fragilise l'existence des classes moyennes en désossant les conquêtes sociales des décennies d'après-guerre et en remettant en cause le pacte de solidarité qui a servi de ciment aux sociétés européennes depuis soixante ans. Quant aux sociétés traditionnelles, si nombreuses et si diverses, elles ont été balayées.

Cet ordre a placé une idéologie de l'économie au coeur des préoccupations de la vie civique. En faisant de la recherche exclusive du profit financier le principe des échanges commerciaux, et en proposant comme modèle social universel celui d'un individu sans attache, mû par la quête de jouissance et libre de tout enracinement social, il a débouché sur un effondrement culturel et spirituel sans précédent.

D'ordre, ce système économique n'a en fait que le nom : il s'est culturellement construit en opposition affirmée avec la réalité, oubliant que dans un monde physiquement limité, l’idée de croissance infinie n’a aucun sens. Il ignore, méprise ou nie les valeurs humaines essentielles : la protection des plus faibles, la solidarité, les relations désintéressées, le don gratuit, le sens du renoncement, le dévouement à la collectivité, et toutes ces valeurs civiques sur lesquelles toutes les civilisations humaines ont bâti leur histoire. Ces dernières décennies, ce chaos généralisé a pris un tour totalitaire en réduisant les peuples et les communautés locales à des marchés économiques, les familles à des catégories socio-professionnelles, les citoyens eux-mêmes à de simples consommateurs, tous cibles de stratégies commerciales agressives. Cette approche mercantile des sociétés humaines, qu’intéressent seules nos pulsions primaires, revient en dernière instance à nier la dimension spirituelle constitutive de notre humanité. En ce sens, la marche en avant du capitalisme libéral, que plus aucune bride ne retient depuis les années 90, prend tous les aspects d'une profanation de l’homme et de la nature.

DISCIPLES DU CHRIST, NOUS DEVONS NOUS REVOLTER CONTRE CET ORDRE INJUSTE.

Au nom de notre foi, de l'Evangile qui nous fait vivre et de notre appartenance à l'Eglise du Christ, nous nous indignons contre un système économique intrinsèquement pervers qui salit le visage de l’humanité et abîme gravement la création. Nous pensons que l'Evangile ne consiste pas seulement en un appel à vivre une charité individuelle ou associative. L'appartenance au Christ, force totale qui ne laisse de côté aucun des aspects de la vie des hommes, comporte une invitation puissante à dénoncer toutes les formes d'esclavage terrestre qui souille notre dignité, et à transformer notre monde pour le rendre conforme aux exigences de paix et de justice qui sont au coeur de notre foi.

Nous catholiques restons trop silencieux et trop passifs. Le fait est que le catholicisme français se vit et se voit trop souvent comme la marque d'une appartenance à une catégorie sociale privilégiée qui, pour généreuse qu'elle puisse être dans ses engagements associatifs, se compromet en ayant renoncé à contester ce modèle économique.

Beaucoup d'entre nous ne tirent-ils pas avantage de cette injuste répartition des richesses en jouant un rôle important au sein du système lui-même ? Pour les meilleurs motifs, nous nous installons au coeur du pouvoir économique et nous lui prêtons nos compétences et notre bonne volonté. Cette collaboration silencieuse au fonctionnement d'une si vaste structure, qui génère tant d'iniquité et détruit si gravement notre environnement naturel, n'est plus acceptable. Le fonctionnement du capitalisme mondialisé est profondément anti-évangélique et nous devons nous insurger contre cela. Les combats éthiques actuels des catholiques français sont nécessaires mais notre engagement dans la Cité ne doit pas se résumer à ces combats. Incohérents nous le sommes vraiment, si nous menons ces combats sans dénoncer le matérialisme mercantile, cause structurelle des atteintes à la vie, et l'innombrable multitude de crimes contre les pauvres dont le capitalisme mondialisé est l'auteur.

PRENONS PARTI ET ENGAGEONS-NOUS COURAGEUSEMENT ! 

Nous n'hésitons pas à affirmer que le capitalisme mondialisé, cause essentielle des graves désordres de notre monde actuel, menace la vie elle-même sous toutes ses formes, et doit à ce titre être dénoncé et remplacé.

La litanie des maux dont souffrent notre planète et les peuples qui l'habitent ne doit pas nous accabler. En effet, notre foi nous enseigne à prendre appui sur une espérance qui ne trompe pas. Rien ne justifie que nous devions nous replier sur nous. Ne nous laissons pas dominer par nos peurs :  il n'est pas de fatalité qui doive nous priver du courage et de la détermination à construire un monde vivable. Nous chrétiens devons nous engager à cette refondation de notre société :

- Vivons personnellement et promouvons autour de nous une écologie plénière, humaine et environnementale : refonder notre société implique la conversion intérieure de chacun de nous à un mode de vie simple et respectueux de notre environnement, social et naturel. Que chacun refuse les logiques de « croissance », d'accaparement et de consommation sans discernement qui caractérisent le mode de vie occidental. Détournons-nous du matraquage publicitaire dont nous faisons perpétuellement l'objet. Tournons nos priorités vers les réalités qui nourrissent véritablement le coeur de l'homme. Accordons plus de temps aux occupations qui honorent notre humanité: l'art de vivre, l’art d'aimer, l’art d’éduquer. La vocation de l’homme veut qu’il fasse de son existence une inlassable quête de sens, sans compromis avec les séductions factices d’un monde devenu absurde.

- Attachons-nous à la défense d'un Etat véritablement démocratique où l'exercice du pouvoir se conçoive comme un service désintéressé. Engageons-nous dans une vision généreuse de la vie nationale, capable d'entendre le bien commun dans une acception large, embrassant le sort des populations étrangères qui subiront directement ou indirectement les choix que nous faisons pour nous-mêmes. S'il est une chose que la mondialisation nous a apprise en écho à la Bible, c'est que chaque être humain est le gardien de ses frères et de ses soeurs où qu'ils vivent sur cette terre.

- L’agriculture intensive ne tient pas ses promesses : en stérilisant nos terres, en polluant ou en gâchant tant de ressources en eau, en ruinant les paysans, en menaçant notre santé, en privilégiant les cultures lucratives destinées à l’exportation, aux élevages ou aux agro-carburants, cette agriculture devenue folle nous affamera tous ! Défendons une agriculture vivrière, biologique et de taille modeste, centrée sur la capacité de chaque région à pourvoir à ses propres besoins alimentaires. C’est la seule façon de protéger nos ressources naturelles, de préserver notre santé, et de nourrir toute l’humanité. Défendre le monde rural et lui assurer les moyens d’une existence digne devient un combat d’avant-garde : les paysans représentent la moitié de la population mondiale, ils jouent le rôle irremplaçable de nous nourrir tous, mais ils constituent l’écrasante part des pauvres qui peuplent cette planète.

- Les entreprises multinationales sont étrangères aux destinées collectives des peuples : elles ont au cours des dernières décennies acquis un pouvoir exorbitant, inversement proportionnel à la valeur économique, humaine et sociale de leur activité. Elles souillent la planète des conséquences de leur croissance frénétique, elles détruisent jusqu’au sens et à la valeur même du travail, elles vont jusqu’à détourner les lois à leur profit, elles noient d’illusions le monde politique quand elles ne le corrompent pas. En un mot, plus aucun contrôle social ne s’exerce sur leur activité, industrielle ou financière. Le « développement durable » dont elles ont habillé leur stratégie ces dernières années prend malheureusement les allures d’une fable à destination du grand public. Ce bel habit vert ne doit pas nous tromper, car dans le fond rien n’a changé : sous des prétextes plus avouables, le mobile des multinationales reste financier et soumis à une logique d’accaparement. Arrimons nos vies professionnelles au développement lent et harmonieux d'une économie libre qui s'appuie sur la vitalité des entreprises de petite taille. Travaillons à rendre possible l'émergence d'un modèle crédible d'entreprise qui associe la gratuité du don et l'efficacité économique.

- Rien n’illustre mieux l’emprise de l’argent sur nos sociétés que le poids exorbitant pris par l’économie financière. Totalement débridée et déconnectée de l’activité économique réelle, la finance des marchés est devenue une gigantesque machinerie dont plus personne ne maîtrise la mécanique infernale. Les pratiques délibérément opaques et frauduleuses des grandes institutions financières privées mériteraient d’être jugées comme des crimes, mais la puissance et l’arrogance des banquiers intimident les Etats qui contemplent impuissants le spectacle de leur propre ruine. N’attendons pas de cet univers fictif qu’il puisse un jour supporter la réforme. Nettoyons nos vies et nos patrimoines des points d'ancrage de l'économie financière, cette lèpre qui prive de leurs profits légitimes les véritables créateurs de richesses et alimente l'égoïsme et le sentiment d'impunité de ceux qui en vivent.

-  Le paradigme libéral simplifie outrageusement l’existence. Il la réduit à une somme de transactions commerciales autour desquelles toute la vie sociale est appelée à s’organiser. C’est ainsi qu’on a livré au marché les biens communs indispensables que sont l'eau, les ressources naturelles, la santé publique, la production d'énergie, les infrastructures de transport, la sécurité des biens et des personnes… Protestons contre cette usurpation, et travaillons à garder ou à replacer dans le domaine public ces ressources destinées à tous, dont l’usage doit être régi par des institutions publiques, responsables, désintéressées, animées du seul souci d’en faire bénéficier le plus grand nombre, et chargées d’en répartir collectivement le coût.

-  Enfin manifestons par un engagement public notre soutien à un commerce international repensé sur des bases équitables, qui ne mette en concurrence que des économies comparables en terme de productivité, de niveau de vie, de protection sociale; défendons une politique de coopération internationale authentique, libérée du jeu pervers et faussé que lui font jouer les multinationales; déplorons ensemble que la diplomatie soit devenue au fil des dernières décennies le faux-nez des grandes transactions commerciales entre Etats et exigeons qu'elle redevienne la voix d'un peuple adressée à d'autres peuples.

FAISONS ENTENDRE LA REPONSE TRANSFIGURANTE ET GENEREUSE REÇUE DU CHRIST !

 Mobilisons-nous ! Rassemblons nos énergies ! Faisons entendre notre révolte, notre indignation devant tant d’irresponsabilité, tant d’impunité, devant cette folie prédatrice qui menace de nous emporter tous! La foi chrétienne, en unifiant nos vies, nous enracine dans le monde et nous demande de faire corps avec l’humanité souffrante. Au monde des hommes menacé d’aliénation,  proposons la réponse transfigurante et généreuse reçue du Christ. Cette réponse doit déboucher sur un engagement social et politique cohérent qui fasse de nous les bâtisseurs d’une cité conforme aux exigences évangéliques. Faisons connaître notre détermination à changer le monde en renversant le Veau d’or !

 

Si ce manifeste exprime votre désir d'engagement, dites-le! Ecrivez à :

chretiensindignonsnous@yahoo.fr

Associons nos voix à ceux qui s'indignent depuis bien plus longtemps que nous, partons à la rencontre d’autres mouvements qui partagent notre désir d’engagement. N’ayons pas peur de sortir du réflexe sociologique qui enchaîne notre liberté au sort de notre milieu. Transgressons les frontières politiques habituelles. En toutes choses agissons en hommes et en femmes de bonne volonté.

 

*Encyclique sociale du Pape Jean-Paul II, 1987

 

Manifeste au format PDF envoyé...
Manifeste des chrétiens indignés - juillet 2011
...par Michel Durand

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