Si notre âme collective se trouve mise en péril, la société tout entière ne l’est pas moins, dans cette paix civile qu’elle désire justement
Des policiers procèdent à une opération de contrôle auprès des migrants du camp Stalingrad Crédit : LIONEL BONAVENTURE / AFP
Je parle encore des migrants. J’aimerai prendre du temps pour d’autres sujets d’échanges, mais, ce que je rencontre et lis au quotidien me tourne vers cette réalité qui souligne notre lourdeur et manque d’ouverture.
Les élus peuvent avoir de belles paroles. Cela ne suffit pas. Je pense aux vœux d’ Emmanuel Macron. Comment ces mots se concrétisent-ils ?
« Nous devons aussi accueillir les femmes et les hommes qui fuient leur pays parce qu'ils y sont menacés en raison de leur origine, de leur religion, de leurs convictions politiques. C'est ce qu'on appelle le droit d'asile. C'est un devoir moral, politique et je ne cèderai rien. Nous respecterons celui-ci ; nous continuerons à accueillir ces femmes et ces hommes parce que la France est leur patrie mais pour autant, nous ne pouvons accueillir tout le monde et nous ne pouvons le faire sans qu'il y ait des règles. »
Certes, nous devons donner le temps pour que les changements nécessaires à notre pays se mettent en place. Reste que nous rencontrons de nombreuses raisons de nous inquiéter. En fait, par être plus précis, ce n’est pas seulement face à l’action des élus que nous devons nous inquiéter, mais aussi face à ce que pensent nos concitoyens. Pour que les mentalités se modifient dans les instances du gouvernement, il convient qu’elles le soient dans le peuple. À nous d’abord de nous convertir pour que se mettent en place des modes d’accueil de migrants. Ils ne sont que 0,3 % de la population européenne.
Si le premier ministre doit manifester plus d’humanité, il ne le fera que si les citoyens lui en montrer le chemin. C’est ce que François Sureau dit, à mon avis, dans sa chronique du 2 janvier intitulé « Pas en notre nom »: « On disait quand j’étais jeune que la façon de donner vaut mieux que ce que l’on donne, et c’est particulièrement vrai lorsqu’on entend donner à ceux qui n’ont plus rien ; à ceux qui viennent de ces pays qui nous sont étrangers, et dont les habitudes ne sont pas les nôtres. C’est alors, comme l’écrivait Ricœur (1), que l’hospitalité ouvre sur l’infini, parce qu’elle nous introduit dans un monde dont nous n’aurions pas eu l’idée sans elle, et auquel rien précisément dans notre histoire ou nos traditions ne nous avait préparés. Et ce qui est vrai du don l’est aussi du refus. La façon de refuser est plus importante que les raisons dont on se prévaut pour le faire, et même des bénéfices pratiques que l’on croit pouvoir en attendre. Lorsque ce refus est, dans des formes éminemment blâmables, le fait des institutions, c’est notre honneur à tous qui se trouve atteint. Nous sommes une démocratie et les actes de notre gouvernement nous engagent. C’est ainsi que les actions du ministre de l’intérieur m’ont rempli moins de colère que de honte à l’égard de nous-mêmes, d’une honte toute personnelle. Le ministre de l’intérieur n’est rien. Le ministre de l’intérieur, c’est nous. Nous devrions le voir ainsi. C’est nous qui donnons aux agents l’ordre d’aller vérifier les papiers des réfugiés dans les pauvres endroits où ils tentent de survivre, c’est nous qui leur imposons ces queues interminables du boulevard de la Villette et les campements indignes, c’est nous qui faisons brûler les couvertures de ceux qui n’ont pas de toit, c’est nous qui les tutoyons, les insultons, multiplions les avanies dans l’espoir vil que l’éclatante manifestation de notre xénophobie dissuadera les gens de Rakka ou de Kandahar de traverser les frontières pour solliciter notre protection. Ce qui est en cause ici n’est pas l’État qu’on nous promet, Ricœur d’un côté et la schlague de l’autre sur fond de médiocrité administrative, c’est notre infinie capacité d’accepter ces décisions, ces circulaires qui nous dégradent, et attentent à notre honneur collectif. On peut vouloir une plus grande rigueur, une politique de l’asile plus exigeante et plus sévère. On ne peut pas faire de l’inhumanité une politique. Certains gestes, certaines paroles, certains actes publics poinçonnent notre âme au fer rouge. Les cicatrices en seront visibles longtemps, et elles le sont déjà dans l’éternité. Et si notre âme collective, cette grandeur impalpable, se trouve mise en péril, la société tout entière ne l’est pas moins, dans cette paix civile qu’elle désire justement. L’homme qu’on brime, qu’on humilie, la victime du coup de pied au cul moral, n’a plus en effet d’autres ressources que le consentement à son propre abaissement, ou la violence. Si bien que le gouvernement se conduit ici comme gribouille, préparant la haine et la révolte au nom de la sécurité. Qu’au moins il lui soit interdit de prétendre que c’est en notre nom. »
(1) Paul Ricœur, « étranger, moi-même », conférence donnée au cours de la session de 1997 des Semaines sociales de France, à retrouver sur le site www.ssf-fr.org