Le monde d’avant mérite-t-il d’être retrouvé avec ses modes d’agir qui briment les personnes afin de les rendre toujours plus « rentables »

Publié le par Michel Durand

Le monde d’avant mérite-t-il d’être retrouvé avec ses modes d’agir qui briment les personnes afin de les rendre toujours plus « rentables »

sorce de la photo

 

Brûlant travail

 

Cette pensée me brûle : je ne peux manifestement plus la garder entre les bras et seulement pour moi-même – je vous la livre.

C'était il y a un mois, jour pour jour ; nous étions le 16 juin de cette année, et j'avais comme projet d'aller acheter un scooter d'occasion dans la banlieue d'Orléans.

Il me fallait donc prendre le car Ulys à Bonny pour tout d'abord me rendre à Gien, puis prendre ensuite l'express qui filerait sur Orléans en une heure trente de trajet.

A l'arrêt de Bonny, je monte, j'achète mon billet au conducteur. Seule une personne se trouve à bord, une femme d'une cinquantaine d'années. Le car redémarre… Ousson-sur-Loire, Briare, puis Gien, comme prévu.

Nous effectuons le changement de car : une employée dynamique et sympathique nous conduira – en plus de la passagère de tout à l'heure, il y a deux ou trois autres personnes qui vont occuper plus ou moins les places arrière de l'autobus.

Il est 14 heures  : nous partons comme prévu.

La passagère de Bonny se trouve être installée en toute première rangée de sièges, à droite – moi je suis juste derrière elle.

Il n'aura pas fallu plus de cinq minutes, je crois, pour que ma voisine de devant entame une profonde et vigoureuse discussion avec la conductrice qu'elle devait connaître un peu, il me semble.

Et voilà le cœur de son propos, au vu de tout ce que j'ai pu en saisir : elle travaille à l'usine Shiseido, implantée sur les hauts de Gien – depuis un certain temps déjà, d'après ce que j'ai compris.

Et la voilà qui aborde rapidement et même presque tout de suite sa toute récente formation, en interne. Elle devait et allait être ensuite postée, toujours en production, mais en responsabilité d'une petite équipe, sur ligne.

Rien de bien extraordinaire à tout cela – l'industrie, par essence, fonctionne plus ou moins de la sorte de nos jours… mais là où mon oreille s'est véritablement tendue, où mon cœur s'est vraiment remué : c'est lorsque je l'ai entendue livrer à son amie conductrice sous quelles modalités elle venait de se faire former au sein de son entreprise.

Aux dires de la passagère de Bonny, de ma voisine de siège : elle avait véritablement 'subi' sa formation dans une ambiance et un climat tout à fait délétère… elle s'était en effet trouvée harcelée et finalement poussée nerveusement à bout par ses formatrices, d'anciennes 'copines' de travail, au cours de ces sessions de formation – et du contenu de cette dite formation, elle ne dit pas un mot, tant elle fut marquée et même traumatisée par ces manières d'agir... elle évoquait le fait, qu'à plusieurs reprises, elle en était venue aux larmes !

De plus, au vu de l'allure de cette femme d'un âge mûr, solide et bien plantée, il m'était impossible d'imaginer qu'elle exagérait et déformait les faits – non, elle avait été effectivement poussée à bout et de toute évidence.

Et pourquoi ?… Qu'est-ce qui peut légitimement cautionner ce genre de comportement dominateur et même destructeur ?… Rien, naturellement.

Absolument rien.

Les places sont chères dans nos régions, le chômage bien présent ; le bouche-à-oreille fonctionne également largement... tout le monde finalement se 'connaît' plus ou moins... alors mieux vaut ne pas être trop délicat et 'douillet', trop regardant sur ce que l'on vous fait parfois subir – et sur ce que vous serez également à même de demander et d'exiger vis-à-vis de vos futurs collaboratrices et collaborateurs.

Ainsi en va la vie dans certaines de nos entreprises, malheureusement.

Alors que faire ; que dire ?

Faire tout d'abord ce qu'a fait la conductrice du car vis-à-vis de son amie : l'écouter, et l'écouter encore, compatir – la comprendre de l'intérieur, avec le cœur… et puis témoigner, également, lorsque l'on entend ce genre de témoignage qui se situe aux limites de l'humain, et certainement en dehors de la loi qui plus est.

Et quoi d'autre, encore ?… Là : j'aimerais bien vous aligner une bonne dizaine de lignes euphoriques et d'arguments sentis, remplis et chargés d'une théorie capable d'améliorer le monde ainsi que nos sociétés… des idées et des projets à finalement déplacer les montagnes… mais je me tais.

Je ne suis pas devin.

Cette ouvrière de Shiseido avait fort heureusement un compagnon valable, solide, compatissant, humain ; si d'aventures cette femme s'était trouvée poussée à bout sans bien même pouvoir en parler à qui que ce soit autour d'elle – que serait-elle devenue ? Nous n'en savons naturellement rien, mais ce que nous savons, c'est que certains suicides trouvent parfois leurs racines dans ce genre de situation sans issue.

Et la question que je me pose tout à fait légitimement est également celle-ci : cette femme tout juste formée 'à la dure' et sous le fer, sera-t-elle à même ensuite d'encadrer et de conseiller tout à fait humainement et avec un souci de bonté les personnes qu'elle aura sous ses ordres sur la ligne de production ?… Nous n'en savons absolument rien.

Pour finir, et non pas en guise de conclusion, mais plutôt d'ouverture : j'ose espérer – et j’espère ! – et je suis même persuadé qu'un temps viendra, et pas si lointain d'ailleurs, où nous regarderons le mal que l'homme fait à l'homme dans le monde du travail (pour ne parler que de lui) sous couvert de rentabilité et de performance, comme étant un fait radicalement abject, et n'ayant plus désormais aucune raison d'être.

 

Jean-Marie Delthil. Bonny-sur-Loire, le 16 juillet 2018