N’obéir qu’à Dieu seul ! Lorsque l'État enfreint les enseignements divins de l’Évangile le chrétien se doit de désobéir à ceux de l'État

Publié le par Michel Durand

Alexandre Christoyannopoulos

Alexandre Christoyannopoulos

source de l'illustration

 

Il me semble -je suis prudent, je dis il me semble, n’ayant aucune certitude en ce domaine- que j’ai toujours perçu la vie en société comme devant être circulaire et non pyramidale. Les pensées, les initiatives, les décisions se prennent dans un échange vécu entre les participants. Il y a un réel consensus qui s’est naturellement, sans contrainte, établi entre les participants.

Une autre image exprime ma pensée : la chorégraphie. La vie serait comme une chorégraphie où chacun joue son rôle selon un projet établi au préalable par tous. C’est le règne du consensus, de l’entente, de l’harmonie des prises de décision et non de l’obéissance à un ordre venant d’en haut, ordre plombant, écrasant tous les participants qui ne peuvent qu’être soumis. Je vois dans cette façon de prendre des décisions les modes collégiales, synodales, démocratie participative dont on parle beaucoup actuellement. On en parle plus que l’on en vit. Dans l’action l’efficacité demeure assurément quand il y a une mise en exécution d’un ordre venu d’en haut. Les personnes qui se trouvent à la base semblent toujours en quête d’un chef. On veut qu’un dirigeant vienne dire ce qu’il faut faire. En ce sens, j’entends souvent dire qu’une bonne marche dans une entreprise ne sera jamais démocratique car elle relève essentiellement d’une organisation militaire.

Bref, j’aimerais bien, parmi les prises de décisions autoritaires, trouver des groupes de réflexion soulevant ces idées au sein du gouvernement de l’Église. Ce n’est pas le modèle de « management » d’entreprise qui devrait s’imposer et je continue à penser que nous aurions tout intérêt de prêter une oreille sympathiquement attentive au divers courants de l’anarchisme chrétien.

J’en ai déjà parlé dans ce blogue, ainsi en 2017 : Nous ne pouvons servir Dieu et Mammon. L’arrogance de l’argent procède du monde.  La racine de tous les maux est la soif de l’argent.

 

 

Et récemment : Regardons les implications politiques de l'enseignement et du comportement de Jésus. L’Évangile ne se résume pas à une soumission aux autorités

 

 

Ou encore au 28 octobre 2022 Les chrétiens devraient tous être conscients d'être appelés à vivre une lutte contre l'illusion de la croissance infinie. Mode de vie simple

 

Si j’en parle encore maintenant, c’est pour donner à lire une page de l’ouvrage d’Alexandre Christoyannopoulos qui me semble (je demeure dans la prudence), qui me semble très importante et devrait être incluse dans nos réflexions théologiques, ecclésiales et pastorales. En milieu chrétien, quand on parle d’anarchie, on classe immédiatement le propos dans le domaine des violents destructeurs. C’est une grave erreur, une méconnaissance qui n’est pas près de disparaître. J’en ai encore eu la preuve dans mon propre et proche milieu ecclésiastique.

En ce type de réflexion j’aime bien l’article publié par Aleteia

 

Il y a aussi cette page avec Falk Van Gaver : « L’anarchisme chrétien, c’est l’esprit de l’Évangile qui bouscule les sociétés ».

 

Bien que nous ayons correspondu ensemble, je regrette de ne l’avoir jamais rencontré.

 

Alexandre Christoyannopoulos

Il est crucial de se souvenir alors que, si Dieu établit [ordain] les autorités de l'État, ce n'est que pour maintenir l'ordre parmi ceux qui ont refusé de suivre ses commandements. En d'autres termes, l’État peut être valide pour des non-chrétiens, mais, « si tous marchaient sur les pas du Christ, il disparaîtrait ». Dieu n'utilise l'État dans la mise en ordre du cosmos que parce que ses commandements visant à une société paisible et juste ne sont pas respectés. Dans une communauté de chrétiens, toutefois, ces autorités et puissances seraient inutiles. Ainsi, pour quelques anarchistes chrétiens, l’État reste une réalité regrettable parmi les non-chrétiens, mais seulement parce qu'ils refusent de suivre les commandements de Jésus. L’État est violent et non chrétien, et Dieu veut que tous les êtres humains s'en libèrent, mais, tant qu'ils n'embrassent pas l'alternative de Jésus, l'État reste la seule façon pour Dieu de redresser un tant soit peu la situation de péché et d'injustice. L'État est un symptôme de l'imperfection humaine, toléré par Dieu que parce qu'il accepte que nous l'ayons rejeté.

Evidemment - à la déception des anarchistes non chrétiens -, ceci implique que la théorie anarchiste chrétienne ne prescrit l'anarchisme qu'aux chrétiens. Parmi les non-chrétiens, l'État est un serviteur de la justice de Dieu acceptable, quoique regrettable et imparfait. Cela ne diminue en aucune façon les nombreuses critiques que les anarchistes chrétiens accumulent à l'encontre de l'État. Après tout, les anarchistes chrétiens veulent que tous adoptent l'enseignement de Jésus - ils veulent que l'ensemble de la société se convertisse au vrai christianisme. Mais, en même temps, selon Paul, ils sont prêts à tolérer la présence de l'État comme un symptôme malheureux du rejet de Dieu par la société. Le christianisme dépasse l’État, mais il le tolère parmi les païens. C'est, pour de nombreux anarchistes chrétiens, ce que Paul suggère dans Romains 13. Il rappelle aux chrétiens les raisons de l'existence de l'état, mais il les appelle aussi à l'endurer avec patience et à pardonner ce rejet païen de Dieu.

Le message derrière cela est de faire bien comprendre que « les chrétiens n'étaient pas une secte destinée à renverser César et à imposer sa religion à tous les autres ». La préoccupation de Paul est que les chrétiens ne s'engagent pas dans une insurrection violente en dépit de la persécution dont ils sont l'objet. Il met les chrétiens de Rome en garde « contre toute velléité […] d'insubordination » et, au lieu de cela, « il leur recommande d'adopter une attitude de non-résistance à l'égard de la tyrannie », attitude par conséquent de nature « à donner aux autres un exemple d'humilité et de vie paisible ». En d'autres termes, Romains 13 vise « la recherche de l'application de l'amour dans un milieu chrétien où on détestait les autorités ». Il ne légitime pas l'État, mais il entend aussi ne pas légitimer toute forme d'insurrection contre l'État. Il rappelle aux chrétiens que Jésus a refusé de s'engager dans ce type de politique révolutionnaire, que la révolution chrétienne se réalisera plutôt en donnant l'exemple de l'amour, du pardon et du sacrifice.

Ainsi, le chrétien doit-il rester, pour ainsi dire, indifférent aux différentes formes d'autorité politique. Quelle que mal ou tyrannique cette autorité puisse être - et on ne peut pas nier qu’elle puisse être très brutale -, un disciple de Jésus ne surmontera le mal que par le bien : par l'amour des ennemis, en présentant l’autre joue, et en se soumettant à la persécution et à une crucifixion éventuelle. Ce n'est pas au chrétien de venger les injustices, aussi horribles puissent-elles être. Dans Romains 12 : 19, Paul rappelle que Dieu a dit : « C'est moi qui ferai justice, moi qui rétribuerai. » C'est-à-dire qu’il n'appartient pas au chrétien, mais à Dieu, de faire justice (et les chrétiens ne savent pas comment Dieu « rétribuera »). Eller aussi lit Paul comme disant que les chrétiens ne doivent pas « fixer leur esprit sur des choses élevées » - c'est-à-dire, pour Eller, ne pas se préoccuper de l'une ou l'autre idéologie ou utopie politique, ni se laisser distraire par elle. Au contraire, la seule priorité est de s’en tenir aux commandements de Jésus.

Donc, selon cette exégèse anarchiste chrétienne, Romains 13 ne peut pas être interprété comme une sanctification divine pour l'État. Romains 13 accepte l'État comme ayant été établi par Dieu, et uniquement pour ceux qui ont rejeté Dieu. Ainsi, « il évite soigneusement de légitimer Rome, ou la résistance contre Rome ». Pour Ellul, « nous n'avons pas le droit de nous saisir de Dieu pour légitimer positivement cet ordre » et, par conséquent, « cela enlève tout le pathos, la justification, l'illusion, l'enthousiasme, etc. » que l'on peut associer aux autorités politiques spécifiques. De plus, pour citer Tennant, « une exhortation à obéir aux autorités n'implique pas que ces autorités doivent exister en premier lieu. […] S'il n'y a pas d'État, il n'y a pas besoin de lui obéir ». En outre, comme le remarque Chelicky, si le passage conseille bien de se soumettre à l'État, il ne fournit pas de justification pour que les chrétiens deviennent eux-mêmes des dirigeants. En effet, lorsque Paul écrivait cela toutes les autorités étaient païennes - Romains 13 n'envisage jamais d'autorités « chrétiennes ». Ce que Paul dit dans Romains 13, c'est que les chrétiens doivent aimer les autorités de l'État et leur pardonner - non pas qu'ils doivent participer à leurs péchés.

Ceci ne signifie pas passivité sans réserve. Lorsque l'État enfreint les commandements de Dieu, le chrétien doit - comme toujours - se ranger du côté de Dieu, non de celui de l'État. En effet, la soumission à l'État n'est qu'une conséquence, un dérivé de la soumission à Dieu, et à Dieu seul. Lorsque les chrétiens se soumettent à l'État, c’est parce qu'ils se soumettent à Dieu. Si l'État exige quelque chose qui s'oppose aux commandements de Dieu, il faudra désobéir à l'État.

Ainsi, en référence apparemment à Marc 12, Paul conclut Romains 13 : 1-7 en appelant les chrétiens à « [Rendre) à chacun ce qui lui est dû ? ». Ceci est examiné plus en détail dans la section qui suit, mais l'essentiel pour les anarchistes chrétiens est que les chrétiens donnent à l'État ce qu'il demande, à moins que cela ne s'oppose à ce que Dieu commande. Ce qui est requis, c'est une « soumission passive » et non pas une « pieuse obéissance à l'État ». L'État doit être traité avec l'amour et le respect qui lui sont dus, mais « l'obéissance au pouvoir séculier a des limites précises. Dans les affaires contraires à la loi de Dieu, le chrétien doit refuser d'obéir » et « il doit être prêt à souffrir quelque peine que l'État impose ». Comme expliqué plus loin, cela signifie que les chrétiens doivent désobéir à « des directives telles que celles de manier l'épée, de prêter serment, ou de faire appel aux tribunaux pour régler un conflit ».