Désert

Publié le par Michel Durand

Peu de jours avant de partir à Djanet pour mon rituel « désert » annuel, j'ai découvert le livre de Claude Rault : « Désert, ma cathédrale ».



Claude Rault est évêque de Laghouat, c'est-à-dire tout le grand sud algérien, le Sahara. Il donne le témoignage de son vécu d'apôtre en terre musulmane. Il a une bonne analyse de la situation politique, économique et sociale de l'Algérie depuis l'indépendance (1962). Je lis à Kacem chez qui je loge en ce mois de février, ce passage : « L'accès à l'économie de marché et l'intrusion de la mondialisation voient le pays reprendre un certain souffle économique, mais il ne profite encore qu'à une petite partie de la population ; on a pu dire que l'Algérie n'a jamais été aussi riche, et qu'il n'y a jamais eu tant de pauvres en son sein. Beaucoup de structures se mettent en place dans le pays pour répondre à de nombreux besoins de la population. Des crédits sont débloqués pour cela, mais vont-ils aux vrais destinataires ? »

 

Tel était le contenu de notre conversation alors que Kacem m'expliquait qu'il aimerait bien se perfectionner dans son métier de technicien-infirmier à l'hôpital, service des dialyses. Il en fait régulièrement la demande, mais celle-ci est toujours refusée. « Où va l'argent destiné à cette formation continue ? »

Tout le récit de Claude Rault montre bien que sa propre parole ne peut qu'être enraciné dans une bonne connaissance de ce que vivent les gens avec qui il partage l'existence. Et j'accepte cette conviction parce qu'elle n'est rien d'autre qu'universelle. Le fait que Claude Rault l'exprime en s'appuyant sur le constat de la grande différence religieuse et culturelle du christianisme et de l'islam lui confère une évidence indubitable. Vivre au ras du sol !

« La mission de l'Eglise est d'abord et essentiellement cela : aller à la rencontre d'hommes et de femmes de notre temps, et leur signifier par toute notre vie que nous nous reconnaissons  tous frères et sœurs en humanité, follement aimés de Dieu, membres de la grande famille humaine, sans distinction de race, de couleur, de culture et même de religion. »

Sur la place de Lyon, plus spécialement, dans le quartier des pentes de la Croix-Rousse tellement marqué par l'athéisme, le combat contre l'Eglise, l'idéologie militante a-religieuse... je n'ai rien d'autre à dire. La passion pour l'humanité et seule capable d'établir entre les uns et les autres des passerelles qui donnent sens à nos différences.

Claude Rault rappelle cette vérité universelle avec la force de sa conviction pastorale. Or, je trouve que cela est bien utile de le redire aujourd'hui, car la demande à « produire » de l'évangélisation sans porter attention aux personnes à qui celle-ci s'adresse s'accroît sans cesse.

Le danger de prosélytisme se fait d'autant plus ressentir que, çà et là, des voix se lèvent pour démontrer les prétendus bienfaits du prosélytisme. Claude Rault affirme - et je partage cet avis - : « Encore une fois, « évangéliser » est autre chose que proférer une parole ; c'est d'abord se faire soi-même parole vivante, parole faite chair au cœur d'une humanité en quête de fraternité et d'amour. C'est une terrible responsabilité. La parole ne suffit plus. Ce dont notre monde a le plus besoin, c'est d'une existence qui en vit ».

Je ne conçois pas autrement ma tâche d'apôtre, de disciple du Christ et je suis très heureux de lire ces lignes sous la plume d'un évêque. Certes, un petit évêque d'un grand Sahara qui ne doit pas peser bien lourd au sein du collège épiscopal de l'Eglise catholique et romaine. Un curé d'une grande paroisse pourrait avoir plus d'influence.

Les modes de vie, la culture d'un occidental athée n'est vraisemblablement pas aussi éloignée que cela de la façon d'être d'un occidental chrétien. Il y a moins de différence entre un occidental niant Dieu, le Ressuscité et un occidental croyant qu'entre celui-ci et un musulman convaincu dont chaque geste quotidien baigne dans sa référence au Créateur. N'empêche que l'attention à tout ce qui se vit pour grandir en humanité est identique. Pour annoncer la fraternité universelle voulue par Jésus-Christ, mettons-nous à l'école de l'Eglise du Sahara. Demandons-nous : L'Eglise ne risque-t-elle pas de s'enfermer de plus en plus dans la sphère et la gestion du rituel ? Célébrations de grands messes solennelles ; célébration de mariages, de baptêmes en grand  nombre ; catéchèse dans une immense cathédrale bourrés de jeunes ; pèlerinage à Rome, à Damas pour l'année Saint-Paul...

Non. Suivons Jésus qui sort de Nazareth pour se rendre à Capharnaüm avec le désir de rencontrer des hommes et des femmes hors frontières. Agissons, selon l'Evangile pour ne pas courir le risque que l'on dise de nous, les chrétiens, ce que Jésus disait des pharisiens, des scribes, des savants gardiens de la loi de son temps : « ils disent mais ne font pas ».


Publié dans Eglise

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