Ce vent du désert ! (Décidément, les fils se croisent en ce moment)

Publié le par Michel Durand

Geneviève Cornu communique également :
« J'ai lu aussi l'extrait de R. Debray et un autre article de la revue Confluences : je remarque les interrogations communes sur l'art, le sacré, l'invisible.
J'en profite donc pour transmettre un extrait d'un ouvrage (en cours de relecture et de correction) qui je l'espère sera publié chez l'Harmattan.

Ce vent du désert ! (Décidément, les fils se croisent en ce moment) ».
G. Cornu.

Nous en reparlerons au moment de la sortie de cet ouvrage. Invitation à le lire.

L'efficacité du système linguistique asservit les moyens d'expression et de transmission de l'information ; par exemple la compréhension des schémas, des graphiques, et la communication visuelle à caractère fonctionnel en général, demandent un décodage verbal.

Cependant, cette suprématie est remise en question :

- archéologues et ethnologues révèlent l'importance des graphismes et des écritures iconiques

- l'informatique met en avant des fondements logico-mathématiques de la communication

- psychologues et neuroscientifiques interrogent images mentales et empreintes psychiques

- les philosophes insistent sur les puissances de l'imaginaire et le rôle de l'analogie

- les sémiologues soulignent l'insuffisance de la référence linguistique


A la lumière de ces témoignages du passé et des possibilités des nouvelles technologies de l'iinformation et de la communication, certains  prédisent l'apparition d'une écriture idéographique multisensorielle. Dans l'image publicitaire, dans la création de logos emblématiques, l'invention de signes iconiques montre l'importance du visuel utilisé comme «sensationnel » : l'image possède un impact émotionnel qui peut occulter la légitimité de l'information rationnelle. Il faut prendre en compte  les images non visuelles telles les images mentales structurantes, les images informelles comme les images du goût, ou bien la rupture des images de référence dans les œuvres artistiques. Lorsque les poètes libèrent l'écriture de sa relation avec le discours, lorsque les mots ou les codes deviennent la matière même de la création, ils font comme les peintres qui transfigurent le visible. Mais cette révolution n'est possible que si la pensée libère les images des dogmes du langage, lorsque la force invisible des images l'emporte sur leur forme visible


Chapitre V : Lisible, visible, invisible


 1- Ecrire et dessiner


- L'écriture numérique

Marshall Mac Luhan (1968: 48) prédisait que la concurrence entre l'image et le langage serait fatale à l'écriture alphabétique qui est un avatar du verbal. Philippe Quéau confirme ces prédictions, à la lumière des performances de l'imagerie informatique : nous devons par conséquent nous interroger sur les relations entre un système d'écriture, le dessin, et les algorithmes.


L'invention de l'alphabet et de l'écriture phonétique instaurent  la prépondérance de la sphère orale. De nos jours, les algorithmes permettent l'écriture mathématique des images et la prédominance de la sphère visuelle. Pour créer l'image infographique, il faut fournir tous les paramètres numériques constituant chaque pixel de l'écran. Le mathématicien arabe Al-Khuwarizmi  (9ème siècle), proposait une méthode de repérage numérique d'une position : son ouvrage s'intitule Algorismus, d'où le mot algorithme. Chaque algorithme est spécialisé dans une tâche : par exemple, pour obtenir une certaine texture sur une surface de l'image, il faut appliquer un algorithme particulier. Chaque pixel intègre plusieurs algorithmes spécifiques : texture, couleur, mouvement, volume, brillance... Pour produire une image dans sa totalité il faut donc la combinaison de X algorithmes, différente selon chaque point de l'image.


Entre ce que l'image informatique montre (sur l'écran) et les modèles mathématiques qui la fondent (les algorithmes), existe un espace que Philippe Quéau appelle les mondes intermédiaires (Métaxu), lieu de toutes les triturations possibles des données, lieu qui  contient des images potentielles connues ou inventées, reproductibles à volonté. L'image numérique est produite par un système qui s'apparente à une écriture logico-mathématique. Ce n'est pas une écriture iconique, laquelle se fonde sur des représentations graphiques pour communiquer, tels les hiéroglyphes, les idéogrammes ; mais on pourrait  envisager l'outil informatique comme un moyen pour créer un lexique idéographique.


Imaginons maintenant que les idéogrammes infographiques ainsi créés acquièrent une plasticité qui puisse refléter les subtilités de la pensée, les fluctuations des émotions ; imaginons que ces idéogrammes ne soient pas des formes figées, mais qu'ils puissent s'orner d'un « coup de pinceau » à la manière des calligraphies ! C'est la pensée que développe Pierre Lévy dans L'idéographie dynamique : il décrit une nouvelle écriture non soumise à l'oralité des langues naturelles humaines. Cette écriture permettrait  des performances dans la sphère visuelle, peut-être aussi révolutionnaires que le fut la découverte de l'écriture alphabétique dans la sphère orale. Ces hypothèses fondées sur le pouvoir des algorithmes envisagent l'invention d'un syspème d'écriture visuelle, une sorte de retour aux écritures qui ont précédé l'alphabet, avec tout l'enrichissement conceptuel que celui-ci a permis, et tous les pouvoirs plastiques des nouvelles technologies.


Publié dans Anthropologie

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