Le clou de l'indifférence

Publié le par Michel Durand

… À un centimètre près, il aurait été aussi large que la paume da ma main… ; je vous explique :

Je quittais la Bibliothèque Chavant, tout à l’heure… Le soleil est encore haut dans le ciel, un ciel lavé-bleu-nettoyé. Boulevard du Maréchal Lyautey… je me dirige en direction de la Porte de France…, au niveau de la rue Hoche, je m’apprête à traverser le boulevard ; piétons au vert, voitures au rouge, c’est ok pour moi, j’y vais… une voie sur ma droite où sont des voitures qui attendent, une autre voie, idem, puis un couloir de bus.

Yasminka Marcour-Ursa, Lyon, BASA 2009, le clou

 

Un bus est là, justement, arrêté au feu rouge, devant le bus, je jette un coup d’œil machinal sur le bitume – il y a quelqus chose qui brille, un bout de fil de fer, une tige, un clou ? Oui, un clou, qui… à un centimètre près… ne m’aurait pas crevé le cœur, certes non, mais peut-être, qui sait, un des pneus de ce bus, ou bien d’un autre bus, ou encore d’un vélo, car ce couloir leur est également réservé. Bon.

Je le ramasse, ce clou. Je ne sais pas pourquoi, mais je le montre aussitôt au conducteur du bus qui m’a vu m’abaisser devant son véhicule. J’ai alors la mimique de celui qui pourrait dire quelques choses comme « heureusement que j’étais là, hein ?!... », ou bien, « pointu comme c’était, vous auriez pu y passer ! – je parle du bus bien entendu, d’un de ses pneus… », et le conducteur n’a aucune réaction, il ne montre absolument aucune réaction, il se montre totalement, mais alors réellement impassible. M’a-t-il vu ramasser l’objet ?!... Oui, c’est à n’en pas douter. A-t-il réalisé que c’était un clou tout ce qu’il y a de plus long et perforant ?!... Oui, c’est à n’en pas douter. A-t-il pris conscience que ce genre d’objet pouvait aisément crever une roue de son bus. Oui, enfin, je pense… qu’il a bien pu… penser, penser à cela… enfin, finalement : je ne sais pas, je ne sais plus, les choses sont si étranges, parfois, voyez-vous… Ayant traversé le boulevard, je me suis donc retrouvé sur le trottoir d’en face… et j’ai voulu m’assurer…, ou plutôt… décrocher, contre toute espérance, ne serai-ce qu’un geste de la main de la part du conducteur, un tout petit hochement de tête, un vague remerciement, une marque d’approbation – rien, absolument rien. Il avait le regard droit, vaguement vissé au loin, ni ouvert ni fermé, ignorant tout, ou à-peu-près. Cela ne m’a pas rassuré, tout compte fait. Cela ne m’a pas rassuré sur l’état dans lequel nous sommes, l’état de vigilance, ou sur l’état d’esprit qui nous habite parfois à l’heure actuelle…

Re…bon !… J’ai repris mon chemin sur le trottoir du boulevard, et je me disais, tout en tâtant la pointe de ce clou : « Tout de même, c’est furieusement pointu, cette affaire-là ! » – et ça l’était, pointu… et puis ça l’est encore : j’ai l’objet, là, entre mes doigts, alors que je vous écris : c’est un genre de « clou-visse ». Un drôle d’hybride. Un drôle de pistolet. C’est un clou nickelé long de sept centimètres, fileté du côté de la pointe, avec une tête cruci’. Le clou de l’indifférence – c’est le « Clou de l’Indifférence »… je le garde en souvenir…

Enfin, je suis allé attraper un tram Place de Verdun ; une rame vient de partir, je l’ai juste ratée, tout comme un monsieur, un monsieur italien, un petit monsieur délicieux, typé, assez âgé, soigneusement habillé… alors nous avons causé… il m’a un peu parlé de sa vie, comme ça, entre deux rames, d’un concert qu’il était allé voir à Vérone – « Vérona », et d’une personne qui soudainement s’y était sentie mal ; un médecin se trouvait dans la salle, il est intervenu, et personne ne s’en est aperçu ; l’ami italien ne l’a su qu’en lisant le journal du lendemain… Et puis la rame est arrivée : j’y retrouve une amie par hasard, la joie des retrouvailles. Papoter, papoter…, encore et toujours papoter !…  Une pucette est là dans sa poussette, pas très loin, un an peut-être ; la fillette est adorable, toute belle, souriante et confiante ! Je lui serre la main, elle ne lâche plus mon doigt… la Maman rigole… Ainsi va la vie ! Il fait très beau sur tous les cœurs – même sur les plus endormis.

 

Jean-Marie Delthil. 8 juillet 2009. Chercheur de je-ne-sais-quoi.

Publié dans J. M. Delthil

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