Retour sur la biennale - BASA 2006

Publié le par Michel Durand

Quand on compare l'art actuel aux créations artistiques d'autrefois, on se demande s'il n'y a pas régression. Avant, l'artiste savait dessiner, peindre, composer un tableau. On comprenait ce que l'on voyait. Mais aujourd'hui ! Tout juste des dessins enfantins, des taches de couleurs, barbouillages d'une toile récupérée dans de vieux sacs de pommes de terre, surfaces d'une seule couleur.

Que de fois n'avons-nous pas entendu dire : «Moi, j'en ferais autant ! Regardez, le visage n'est pas proportionné, l'œil n'est même pas à sa place».

Nous savons qu'après l'invention de la photographie, l'artiste s'est détourné du devoir de rendre la réalité. Plutôt que de créer un reflet de la nature, il s'est tourné vers lui-même, son intériorité et a projeté cet invisible dans son œuvre. Picasso savait peindre les visages conformes au réel (période bleue). Il se détourna de cet art pour une vision plus intime, plus sincère peut-être, au moins plus personnelle. Les pensées propres s'expriment dans l'œuvre, les angoisses (ou les joies) se dévoilent. Même quand il y a une trace de l'illusion du réel, la couleur choisie rend plus compte de l'intériorité de l'artiste créateur que de la nature peinte. Les sentiments du sujet qui peint l'emportent sur l'objet peint. Et ce qui fera la qualité d'une toile, c'est justement, même dans la peinture totalement académique, le génie d'un peintre chargé de sentiments.

Le plasticien qui sait rendre par la matière utilisée les vibrations de son âme, qui se donne à voir par les couleurs et les formes utilisées, c'est celui-là qui touche dans son intimité le visiteur de l'œuvre. Ce dernier le trouve génial parce qu'il sait tisser, par la médiation du support esthétiquement travaillé, un dialogue. «Il exprime ce que je ressens». Coïncidence ou connivence ? Nous avons très souvent constaté après un échange en présence du créateur et du visiteur (le spectateur), qu'il y avait une réelle rencontre des sentiments exprimés : «L'œuvre me parle... j'ai ressenti, dès les premiers regards, tout ce qu'il a voulu transmettre». 


Essayons de définir l'art abstrait

Quand Manessier utilise cette expression, il semble qu'il se trouve dans une authentique situation d'abstraction. Il regarde, par exemple, le sable et l'eau en baie de Somme(l) et de son observation, voire contemplation, il ne garde que quelques formes essentielles. Sa peinture sera le résultat d'une réelle prise de distance d'avec le monde physique. Les formes dessinées, simples, sont retirées (abstraites) des formes vues, concrètes, complexes.

Tous les artistes ne procèdent pas de la sorte et l'expression d'art non-figuratif est plus conforme à ce qui se pratique couramment. Indépendamment d'un donné concret, l'artiste concrétise sur un support placé devant lui (qu'il soit ou non posé sur un chevalet), les sentiments, les pulsions, les fantasmes, les envolées etc... de son intériorité. À la biennale 2006, « l'homme debout », nous pouvons compter dans ce registre les œuvres de Paul Béranger, Claude Bidal, Dominique Binet (abstraction géométrique), Viviane Clerc-Barrou, Bernadette Blanc-Decombis, Jean-Marie Delthil (minimaliste), Eric Dabmac'h (matiériste), Alain Gegou, Laurence Hennebert-Sengleret.


L'œuvre de Jean-Marie Delthil

Jean-Marie Delthil fut assurément celui qui dérangea le plus. D'abord, il parle de «Trinité» et non de « l'Homme debout ». Essayons de suivre sa pensée. Qu'est-ce que l'homme ? peut-il être debout ? Ne doit-il pas avant tout tenir compte de sa relation à Dieu ? Or Dieu est Trinité. Si l'homme est debout, explique J.M. Delthil, c'est parce qu'il intègre en lui le dynamisme du Dieu trinitaire. Georges Gaillard, dans une visite guidée de l'exposition, commenta cette œuvre en mettant en avant l'importance de la réalité plastique. Le minimalisme des trois bandes verticales doit se regarder avec toutes les nuances de couleurs qu'elles comportent. Une surface glisse sur une autre. La délicate superposition des plans, le recouvrement subtil des surfaces transparentes, donnent l'idée des échanges entre les trois personnes de la Trinité. Les trois axes bien visibles (Père, Fils, Esprit) ne sont pas isolés les uns des autres mais en permanente compénétration comme le montre la composition plastique. Les théologiens parlent à ce propos de «circumvolution intratrinitaire».

Il se peut que Jean-Marie Delthil n'ait pas développé de la sorte sa conception de Dieu. Il se contente d'écrire dans le catalogue de la Basa, que l'homme est debout par la «grâce de Dieu». Mais, à l'écoute de ce commentaire, il manifesta son assentiment.


L'œuvre de Dominique Binet

Dominique Binet laissa aussi très perplexe un grand nombre de visiteurs. Comment aborder ce non-figuratif qualifié d'abstraction géométrique ?

Des aplats noirs de diverses matière, des noirs très nuancés (une profonde observation est nécessaire pour en percevoir les différences) et au travers de ces surfaces, une fine bande verticale signifiant l'homme debout. Dans un environnement sombre, obscur, non uniforme, une ligne verticale, rouge ou blanche suivant le tableau, invite au redressement. Cette peinture de «constructiviste» à l'âme de géomètre accroche tout un état d'âme au geste ascendant d'une ligne. « Ill faut, écrit Jean Onimus, s'être senti une fois brûlé par quelque bande pourpre de Rothko pour mesurer la puissance suggestive d'une simple couleur mise en situation».

Des enfants de CMI-CM2, visitant le « Chemin de Croix » de Dominique Binet que nous exposions à Saint-Polycarpe quelques semaines avant la biennale, sont immédiatement entrés dans le sujet de la crucifixion/résurrection. La position du trait : incliné, petit en bas du tableau ou bien vertical, les couleurs respectives, donnaient à penser à la chute sous le poids de la croix, à la mise au tombeau, à l'élévation de la résurrection. Lisant les titres de chaque station du chemin de croix, les enfants saisirent de suite le sens des formes et des couleurs. Aussi, les adultes présents durent se mettre à leur école. Devant cette non-figuration géométrique, ils furent invités à réapprendre (apprendre) à sentir, à saisir l'esthétique de ces lignes simples et pures, à entrer dans les monochromes d'une beauté parfaite.

La perception spontanée de l'enfant rejoint l'acte créateur de l'artiste dans la mesure où celui-ci, laissant advenir son imagination, l'a suffisamment élaborée pour la rendre communicante. C'est tout un travail qui n'est pas à la portée de tous, car tout le monde ne peut être artiste. Que l'artiste libère toutes ses énergies et se donne dans son œuvre comme si c'était un jeu libéré de toutes contraintes ordinaires, une fête où les lois sociales sont bouleversées, presque un carnaval où les acteurs de la fête s'éclatent toute une nuit et encore plus... n'empêche pas l'application minutieuse, le métier ardu, ascétique pour donner à voir l'invisible, l'intériorité personnelle. Même l'art vécu comme une fête exige de la discipline, le génie de la transmission.

 

 

 

Note :
1) L'année 1977 est marquée par le retour de Manessier sur la côte picarde, plusieurs années après de nombreux voyages et séjours en Hollande et en Espagne notamment. II s'est installé l'été au Crotoy, quelques mois après le décès de sa mère. Durant ce séjour, il a produit, à partir de galets collectés sur la plage, une série d'une soixantaine d'aquarelles. Ce sont de très petits formats, à l'échelle 1/1, qui offrent l'aspect d'études documentaires et dont la facture figurative est à part du reste de son oeuvre qui demeure fondamentalement abstrait. Pendant 16 ans, jusqu'en 1993, Manessier n'a cessé de revenir sur le motif des eaux vives ou dormantes, typiques des étangs et des marais de la Picardie (Fonds d'eau, 1982 ; Etang de la gronde hutte, 1983 ; Gué au printemps, 1990) qu'il a saisis dans des vues tour à tour diurnes et nocturnes (Aurore sur les étangs, 1983 ; Hortillonnages à la nuit tombante, 1989). Celles-ci témoignent de son intérêt constant, dès ses oeuvres de jeunesse, pour l'étude de la lumière de la baie de la Somme qu'il considérait à nulle autre pareille. Pour la traduire, Manessier a non seulement imaginé une palette polychrome aux tonalités variables selon les supports, les matériaux adoptés ainsi que les heures de la journée représentées, mais également créé des compositions sensibles et subtiles grâce au seul usage du noir, du blanc et du gris.
Manessier est tout aussi fasciné par le spectacle des eaux que le fut Monet. C'est en observant la dissolution des formes dans l'eau que celui-ci révolutionna la peinture de son temps et inaugura l'art abstrait à la fin de sa vie.
Sylvie Coudert, Catalogue d'exposition, Amiens, 2004


Publié dans Art

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