Selon le vœu du Père Troncy, mais selon aussi mon propre travail de fils de Dieu, je m'infiltre et prends position dans la classe, non en imposeur de doctrine

Publié le par Michel Durand

Selon le vœu du Père Troncy, mais selon aussi mon propre travail de fils de Dieu, je m'infiltre et prends position dans la classe,  non en imposeur de doctrine

Suite du journal d’adolescence

 

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Année scolaire 1960-1961

À la Colombière. Chalon-sur-Saône

Classe de philosophie

 

Lundi 19 septembre 1960

Avant de commencer le programme scolaire, nous participons à une retraite, celle-ci débutant dès le premier jour de la rentrée.

À peine sorti de l'ambiance des vacances nous voici plongés dans une vie religieuse. Pour ma part, je suis précipité dans une communauté religieuse. Le mot est faux, car un collège n'est pas une communauté religieuse ; il s'en faut ; mais si je parle ainsi, c’est que j'en ai l'impression. Tous se connaissaient ; je ne connaissais personne. Tous, ensemble ont priés avec ferveur. Ils se connaissent tous et n'ont aucune crainte de montrer leur conviction aux camarades qui, eux-mêmes, n'ont pas crainte de prouver leur foi. Je trouvais cette ambiance merveilleuse et d'une nette supériorité. Une supériorité sur la vie religieuse de Godefroy où le respect humain est roi.

Dans cette ambiance religieuse profonde, j'étais littéralement perdu. Ils faisaient un ; ils étaient unis ; ils connaissaient leur union. Et moi, je n'étais pas dans leur union. Je ne pouvais pas entrer dans leur communion ; mon âme ne tendait pas vers le Seigneur avec celle des autres. J'étais un étranger. Un étranger qui ignore les habitudes de l’endroit ; un étranger qui, ignorant le latin, ne peut pas prendre part aux prières de ses voisins.

Comme ses prières en latin sont belles !

Mais comme le latin est ridicule quand on ne le comprend pas !

Cette retraite donc ne fut pas très bonne pour moi –selon mon appréciation et il est fort possible que celle-ci soit fausse. J'étais trop perdu pour pouvoir prier de tout mon cœur. J'étais dans un inconnu où tout m'étonnait, me stupéfiait, où je ne pouvais méditer. Je dis stupéfiait. En effet, je croyais avoir une pratique religieuse sinon totale, tout au moins assez bonne ; mais je vois qu'ici la pratique religieuse dépasse mes manières d'accomplir mes habitudes. Tous ceux qui se trouvent ici sont plus participants que moi. Ils aiment Dieu alors que moi –d'après les constatations extérieures. Ils sont meilleurs que moi. Pourquoi Dieu m’appelle, moi, inférieur en amour ? Ils semblent plus capables que moi. La volonté de Dieu ne s'explique pas ; et dans cet établissement, j'apprendrais à éliminer mon respect humain, à aimer le Seigneur plus profondément.

 

Mercredi 21 septembre 1960

illusions. J'étais vraiment perdu dans ce nouveau milieu. La conviction religieuse est-elle grande ? Le désir d'aimer Dieu est-il sincère ?J’ose encore espérer que oui, cela ne coûte rien. La prière maintenant se dévoile chez moi comme une façade. Tout est superficiel. On va jusqu'à dire que celui qui se rend à la messe en semaine a de meilleures notes de conduite. C'est odieux, d'autant plus que certains en ont fait l'expérience et que celle-ci a confirmé l’acte.

Il n'y a pas un silence religieux à la chapelle. Même quand le prédicateur parle, il y a du chahut. On tape dans le dos du voisin, on parle et on rit ; on chope le sous-cul et l’intéressé crie : sous-cul et il ne le trouve qu'à la fin de l’office.

Je donnais lundi un bon point pour la Colombière, mais j'ai bien envie de lui enlever pour le remettre à Godefroy qui, malgré son respect humain, respectait mieux la pensée de Dieu et la liberté des autres.

La facilité de pratique religieuse, l'apparence commune que cela a pris et les conséquences terre à terre que l'on y porte m'ont fortement déplu. Mes illusions de lundi sont maintenant disparues et, encore moins qu’avant, je ne sais quoi en penser. Ces types sont tellement différents que je peine à les comprendre. Mais il y a encore neuf mois ; je ne suis qu’à peine rentré. Patience et tu trouveras. Dans quelques jours, tu seras déjà moins perdu.

 

Samedi 24 septembre 1960

Le supérieur, et même les élèves, a fait remarquer qu'il était nécessaire d'avoir un directeur de conscience. Je n'ai pas besoin de cet appel, car, de mon plein gré, je veux un directeur. Cela fait partie de mon évolution et, si je suis à la Colombière, c'est un peu pour cela. Ce n'est donc pas pour moi, mais pour les autres que je parle. Le directeur de conscience est, ici, officiel. On se rend publiquement chez son directeur de conscience grâce à un système, très ingénieux, de billet. Ceci avant les études. Ce n'est pas celui qui va, mais celui qui n’y va pas qui est remarqué. Ainsi à plusieurs reprises, alors que je faisais, par moi-même, le choix de mon directeur, les camarades m'incitaient à en avoir un. « Il te faut un directeur » me dit Grelin. Va voir Troncy, me dit Poisson. Et c’est Troncy que je vais voir après une petite semaine d’observation.

Renseignements pris, ce prêtre est le plus conforme à mes goûts. C'est le seul, aucun autre ne me tente. Heureusement qu'il en existe un pour remplacer la force des frères de Godefroy Jeymel et Paul.

L’abbé Troncy est un artiste qui trouve Dieu à travers le beau. Il a le sentiment de la grandeur humaine et semble par cette grandeur voir une possibilité de se rapprocher de Dieu. En conséquence, il a une très haute éducation picturale. La peinture est son domaine favori. Il est peintre lui-même. Sa théorie me plaît, il aime ce qui n’est pas riche, mais significatif. Il aime une ligne corporelle parce qu’elle est divine. Il aime un visage, non pas parce qu'il est beau, mais parce qu'il est plein de spiritualité. Il est pour l’art non figuratif, car il ne recherche pas le réalisme pour le réalisme.

C'est donc ce personnage que j'ai choisi comme directeur de conscience. Dans notre première entrevue, il a pris mon désir en charge et accepte de me guider d'une manière positive et suivie ce que j'apprécie. N'ayant pas une éducation classique très poussée, il a même proposé de m'enseigner ce que je ne comprends pas sur ce point. Je suis allé chez lui avec pas mal de réticence, mais j'en suis ressorti avec beaucoup de joie. Ceci, peut-être, parce qu'il me confirme et me démontre qu'il faut jouer une place importante dans la classe. Il me fait découvrir toute ma responsabilité. « Il faut, me dit-il, t’affirmer et en t’affirmant affirmer les autres. Il faut contrarier l'action de plus ou moins libertin Devinau et le surpasser. Cet être ne doit pas influencer sa classe, son école ». Devinau est un type fort. J'ai conscience qu'il faut prendre le dessus, mais la tâche est difficile. Pour ce fait, je parlerai avec les camarades de la classe susceptibles de lutter pour le christ. Il y en a bien la moitié. Jamais je ne pensais que dans une boîte de curés ma présence ou la présence acharnée (non pas que je sois acharné) dans sa foi fut utile pour maintenir la vie du Christ et la justice du Christ.

L'entrevue avec le père Troncy terminé, il me donne rendez-vous vendredi prochain. Je le verrai donc tous les vendredis. C'est avec la joie en moi que je regagne mes occupations communes.

 

Mardi 27 septembre 1960

Selon le vœu du Père Troncy, mais selon aussi mon propre travail de fils de Dieu, je m'infiltre et prends position dans la classe. Je n'y suis pas un imposeur de doctrine -ou j’essaie de ne pas en être un-, mais plutôt un camarade. Et c'est comme camarade de classe que l'on me considère. Un camarade assez obscur, d'après certains. « On a beaucoup à apprendre sur Durand », nous dit Grelin. « Un camarade difficile à comprendre et j'ignore totalement pourquoi. Un camarade souffrant d'avoir laissé Math-Technique pour philo par simple goût, ou plutôt par dégoût des maths. Un camarade fils de curé ». Ils ne savent pas que je suis ici pour être curé, mais il le devine en suivant mes réactions. Je suis le « type très pieux, celui qui au moins ira en retraite de fin d’année ». Ainsi, dans ce milieu, ou en dépit des opinions de tous, on me connaît plus qu'il me plaît.

Je me fais à la boîte. J'y découvre des joies inconnues. Une vie de famille qui est due au petit nombre de pensionnaires.

Extérieurement nous sommes les uns pour les autres de vrais copains et, dans notre classe surtout, il n'y a pas de mésentente. Cela serait, du reste, dommage qu’à huit on ne puisse pas s'entendre. Nous étions neufs au début de l'année, mais Martin dû à cause de son âge partir pour le service militaire. Son sursis n'a pas marché, malgré le piston dirigé par les prêtres de la boîte –oui, les curés utilisent pour leurs élèves les influences envers l'armée qui sont possibles pour un ministre (du culte). Bref, il a dû interrompre ses études. Ce départ fit un choc, un coup général ; mais, le voyant peu attristé -et peut-être n'était-il pas très aimé- on l'oublia assez vite. Aussi vite presque que l'oubli de certains membres de famille à propos desquels il est gravé sur la tombe « souvenirs éternels ».

Après avoir parlé très brièvement de la bonne entente avec les camarades, disons maintenant que je suis en bon rapport avec les professeurs de l'école notamment avec l’inspecteur. L'inspecteur est le préfet de discipline, selon le langage hautement étudié et conservateur de l'école de la Colombière. Sur ce point je ne serai jamais d'accord avec ce genre de faire. Ainsi, pourquoi appelé lecture spirituelle des causeries qui n'ont rien de spirituel ? « Mais c'est la coutume » me disent les camarades.

Revenons au préfet de discipline et disons qu'il me considère comme un type formidable, si bien qu'il m'idéalise très souvent. Enfin, j'ai toute sa confiance. Il me confie les charges spirituelles pour la mission. Aime beaucoup discuter avec moi pour avoir le point de vue de ces messieurs les techniques comme il dit. Ainsi ce prêtre me paraît sympathique et je ne comprends pas pourquoi il est si peu aimé et appelé hypocrite.

Parlons maintenant des jeux. Tout le monde sait (même ceux qui me connaissent superficiellement) que je ne suis pas sportif et que les jeux avec les autres ne me plaisent guère. Mais il faut, je me dis qu'il faut être social et pour ce but je dois répondre aux nombreuses sollicitations pour faire un foot. Je joue très mal, et suis très souvent ridiculisé en ratant le ballon. Or il manque un type dans l'équipe de philo, c'est pourquoi on m'accepte : on me tolère. Et en cette tolérance, je trouve que les types sont vraiment chics. Malheureusement, ils ne sont, avec le temps, lassés de moi, et, quand il me vient le désir de jouer, je ne l'ose pas. Je ne veux plus les ennuyer d'une part et aussi, j'ai mon orgueil qui, toujours présent, me dresse, contre les attitudes à tendance ridicule.

 

Vendredi 7 octobre

Une tuile, une véritable tuile me tombe dessus. Pensez donc qu’une idée subite me vient en tête. Pourquoi ne ferais-tu pas dominicain ? Voici mes raisons de ce choix : je les expose au Père Troncy.

Tout d'abord, la vie de communauté. Il me serait agréable de retrouver chaque jour des frères partageant les mêmes activités. La prière en commun me plaît énormément, car mon âme, dans ces occasions, s'exalte beaucoup plus que dans la prière individuelle. Je verrai donc, dans ce milieu communautaire, l'épanouissement de mon personnage mystique. Secondement, le dominicain représente, pour moi, le passeur d'avenir. Je le vois, par sa manière franche de prêcher, le plus près des hommes modernes. Les jésuites étant de l'ancienne vague. J'ai donc beaucoup d'admiration pour son modernisme. Cette admiration se symbolise en quelque sorte dans le couvent du Corbusier construit près de Lyon. Il n'y a rien de plus formidable de ce bâtiment. Il est fonctionnel et semble s'adapter à merveille à la vie de prière. Nettement, je préférerais me former dans ces murs et me nourrir des idées dominicaines plutôt que d'aller à Rimont (pour apprendre le latin qui me manque) et prendre des points de vue qui déjà me plaisent peu. Disons en quelques mots que dans la vie religieuse, j'évite la solitude d'un prêtre de campagne laquelle m'effraie beaucoup.

Mes raisons sont peut-être belles, mais quelle tuile ! Vie religieuse égale vie de pauvreté. La pauvreté est une nécessité, un vœu. Comment pourrais-je quitter mes disques, livres scooter, camarades, etc… Je suis solidement lié aux biens terrestres et le pas qu'il faut pour cet engagement me coûte énormément. Je cherche à faire la volonté de Dieu, que diable, si je dois être religieux. Dieu est-il si impitoyable pour me demander un si grand sacrifice ? Non, Dieu est bon ; mais quelle est la définition de bon ?

Enfin voilà un problème qu'il faut résoudre. J'espère beaucoup de Monsieur Troncy.

 

Samedi 15 octobre 1960

Être un personnage social. C'est une nécessité, je crois. Aussi dois-je répondre à l'invitation du bal de la classe. Étant président d’honneur, je ne peux pas me dérober. Tout comme il est impossible de ne pas danser. Une camarade, par exemple, fut très déçue que je ne pense pas à elle. Me l'ayant fait savoir par une tierce personne, je dus l’inviter à danser et être gracieux.

Il fallut également parler en public avec un micro et à une foule en délire. Ce n'est pas chose facile surtout avec le trac. Aussi, malgré la joie (dérivée de l’orgueil) que l'on a à se manifester (publiquement), je me serais bien passé de présenter au public les reines de notre classe. C'était le but de l'intervention. Intervention qui d'après les autres fut bonne et qui, je suppose, me dévoila sous un jour favorable. Après un repas très paillard, trop paillard, la soirée se termina assez tôt si bien que je ne suis pas fatigué et mes cours n’en  subirent pas les conséquences. Tout se passe donc bien.