Dans l’Église quelle instance reconnue aurait la chance de réunir au nom de l’Évangile, les prêtres des années 70 avec ceux des années 2000 ?
Goulven Gézéquel m’interrogera sur ma vie, mes choix vocation. Il fouilla la genèse de mes engagements . Il interrogea la manière dont je vois et exprime le rôle de l’Église. Agissant ainsi, il traça en quelque sorte, à partir d’un seul témoin, l’histoire de l’Église en France des années 1960 à maintenant. Peut-on parler de monographie ?
Monographie. C’est un mot qui fut souvent employés aux cours de mes études universitaires et au Prado. On parlait de monographie pour déterminer l’orientation d’une action d’évangélisation dans un milieu déterminé. Mais, il se peut que je ne garde pas le bon sens de ce mot tel que nous l’employons à l’époque de la jeunesse. Ce que je retiens actuellement c’est qu’il importe de regarder dans le détail le vécu pour en saisir son orientation fondamentale. Ce que Goulven a fait avec nos entretiens. Ce que Yann Raison du Cleuziou réalise avec Serge Bonnet, dominicain. L’étude cette vocation couvrant toute le dernier partie du XXe siècle permet de découvrir l’Histoire de l’Eglise de France.
Ce sont des amis qui m’ont donné à lire cet ouvrage, Vers une Église sans peuple ?, Serge Bonnet et le catholicisme populaire, cerf, 2025. Au Prado il est usuel de parler de catholicisme populaire. Il se trouve que la « branche » dominicaine est présentée à moi comme une découverte que je suis heureux de faire. La lecture de l’ouvrage peut-être ardue ; elle mérite d’être poursuivie. Elle donne, entre autres, à comprendre la faible place du droit canon dans les années 1960/70 et son retour en force maintenant. Il est usuel que les « jeunes » prêtres, férus d’études canoniques, accusent les prétendus soixante huitards, de trahison des l’Église.
À ce sujet, j’aimerai bien rejoindre un groupe étudiant sérieusement cette question. Avec le vocabulaire de Jacques Ellul, je me dis que l’accent désormais mis sur le Droit canon, le droit de l’Église catholique, est une perversion de l’Évangile. J’invite à lire de Cesare Baldi, L’Église c’est nous.
Lire et écouter sa présentation en 10 vidéo. Voir ici.
Il semblerait que le regard de Du Cleuziou à propos de Serge Bonnet donne à comprendre l’engagement de certains jeunes prêtres. Osons aborder cette rencontre intelligente… ce qui actuellement est plutôt rare.
La Trahison des clercs
Ce que Serge Bonnet reproche aux avant-gardes cléricales, c'est d'avoir conquis le pouvoir culturel au sein de l'Église au point de se conformer à l'autoritarisme qu'elles critiquaient auparavant :
J'ai toujours eu un faible pour les hommes de Témoignage chrétien. Ils ont été si longtemps seuls à se battre ! Comment réaliseraient-ils qu'ils sont maintenant (au point de vue religieux) du côté du manche, du côté d'une autorité souvent informelle, mais de l'autorité quand même.
Cet autoritarisme modernisateur paraît à Bonnet d'autant plus odieux qu'il est souvent pratiqué au nom de la démocratie et de la participation :
Ce sont ceux qui protestent contre le catholicisme du XIXe siècle centré sur la famille qui prétendent décider du sort sacramentel des enfants en fonction d'abord du seul niveau spirituel de leurs parents. Ce sont ceux qui combattent les « structures » d'autorité dans l'Église qui tranchent autoritairement dans la pastorale sacramentelle. Ce sont ceux qui dénoncent avec le plus d'acrimonie le poids des institutions qui exigent l'institutionnalisation de leurs options pastorales. Ce sont ceux qui parlent avec le plus d'abondance des laïcs qui les consultent le moins lorsqu'il s'agit de savoir qui on baptise, marie, enterre et, surtout, ce qu'il convient de faire de l'argent que les laïcs versent à l'Église. Ce sont ceux qui prônent un œcuménisme sans frontière qui méprisent et bâillonnent les catholiques qui se permettent de les critiquer.
Ce n'est pas le procès de Vatican Il qu'il veut instruire car le temps manque encore pour en tirer le bilan. Sans doute le concile a-t-il joué un rôle dans le déclassement du pratiquant-comme modèle du catholique, mais ce sont surtout les excès de l'aggiornamento, dont une partie du clergé s'estimait mandatée, que Bonnet met en cause :
Le recul nous manque pour juger. Peut-être que tout ce que la postérité retiendra de Vatican Il sera un constat de continuité : Vatican II a achevé de tuer la religion populaire que le concile de Trente n'avait pas totalement réussi à extirper.
Les plus renseignés de nos successeurs ajouteront que le Concile de Trente et la Contre-Réforme avaient liquidé certains usages populaires et en avaient créé d'autres, alors que le bilan de Vatican Il se solde par la table rase.
Un siècle ou deux après de tels jugements, un érudit prouvera sans mal que rien dans l'œuvre de Vatican II ne pouvait justifier une pastorale de terre brûlée et que l'historien se doit de dénoncer un véritable brigandage pastoral.
Si le style et le ton sont plus libres, l'analyse que l'auteur déploie contre « l'ostracisme clérical » reste dans la droite ligne de ses écrits antérieurs depuis son enquête sur la communion solennelle :
Les bourgeois voltairiens déclaraient : « Nous n'avons pas de religion mais la religion est bonne pour le peuple. » Les arrière-petits-neveux pensent : « Nous avons la religion de la foi adulte, elle est trop bonne pour le peuple. » L'invariant : l'ostracisme de classe.
Loin de faire une apologie de la religion populaire, il concède ses ambiguïtés :
Dans un pot-pourri de croyances, de tabous, de comportements contradictoires et épisodiques, où trouver un commun dénominateur incontestable ? Je ne pense pas davantage que le credo reçu du charbonnier s'impose au prêtre et à tout apôtre. Je remarque qu'il y a des distances considérables entre ce qui est cru et vécu par les gens les moins scolarisés, ayant le moins de temps pour disserter sur la religion.
Il ne me semble pas honnête de laisser les prêtres dénier toute valeur à ce que croient des gens qui ne s'expriment pas comme eux ; c'est d'autant plus urgent dans un temps ou beaucoup de prêtres ne savent plus ce qui est orthodoxe et n'ont qu'un faible souci d’orthodoxie ?
C'est surtout contre ce que l'idéologie cléricale fait du populaire que Bonnet bataille. « Les clercs font "parler" le populaire en se gardant bien de lui donner la parole », écrit-il. Sa crainte est que les excès du cléricalisme de gauche ne finissent par faire advenir une réaction catholique qui s'en prendra, sans discernement, tout autant aux meilleurs acquis de Vatican Il qu'aux bricolages pastoraux hasardeux dictés par l'esprit des années 1960 :
Avant de mourir, beaucoup d'entre nous verront se lever une génération qui vomira le christianisme socio-culturel. Cette Jeune génération cherchera avec une passion brutale des maîtres capables de lui enseigner l'érémitisme, la solitude, le dégoût des sciences de l'homme mises à toutes les sauces pastorales... La réaction sera si cruelle qu'elle englobera dans la même réprobation les partisans et les adversaires les plus acharnés du christianisme socio-culturel. On reprochera aux seconds d'avoir trop mollement réagi, de s'être laissé enfermer dans des discussions qu'ils auraient dû récuser en bloc. On leur jettera à la figure la médiocrité de leur vie spirituelle. Le temps sera alors venu pour nous de rappeler que nos adversaires étaient ravagés par le souci d'un christianisme vécu intensément d'abord dans les usines et les bidonvilles... Nos yeux obscurcis par l'âge seront illuminés à cet instant par le souvenir des visages de ceux que nous aurons le plus durement combattus.
Par ses travaux, Bonnet rejoint un anticléricalisme croyant ancien. Lecteur de Léon Bloy et de Georges Bernanos, il ne l'ignorait sans doute pas. Contrairement à ses contemporains qui critiquent principalement la compromission gauchiste du clergé, l'anticléricalisme de Bonnet repose sur une interprétation historique du rapport de force entre clercs et croyants pour le monopole de la délivrance des biens de salut. Et il observe de manière privilégiée ce conflit dans les fêtes religieuses populaires. Il s'inscrit finalement dans la droite ligne des familles fabriciennes dont il a décrit le conservatisme dans son premier livre sur l'ermitage de Saint-Rouin. Selon lui, la liberté religieuse des fidèles se trouve dans les usages et coutumes locaux: « La liberté chrétienne du peuple est très largement dans sa vie privée, dans ses fêtes familiales, dans les coutumes qui entourent les sacrements. Protection contre l'arbitraire, l'autoritarisme et les foucades du clerc. » Le clergé a toujours cherché à dominer et à rationaliser les formes de la piété populaire afin d'en maîtriser l'orthodoxie. Les possibilités que s'octroient les prêtres de supprimer les fêtes, ou de refuser un baptême ou une communion solennelle scandalisent Bonnet parce que les laïcs n'ont aucun moyen de protester :
La nouvelle pastorale du baptême [...] fait dépendre du seul pouvoir discrétionnaire du clerc, et même d'un seul clerc, la délivrance du permis d'entrée dans l'Église. Cette pastorale est même si dictatoriale qu'elle ne prévoit pas d'une manière organique ce qui existe dans les droits de tous les pays qui émergent de la barbarie : la possibilité d'interjeter appel. À qui faut-il s'adresser lorsqu'un curé refuse de baptiser un enfant'?
Bonnet pense au contraire que les fêtes populaires donnent de la vitalité au catholicisme. Loin d'en être un succédané, il pense à la suite de Jacques Maître que ces pratiques sont une voie d'intégration à l'Église : « La pratique a souvent précédé la foi, la première induisant la seconde ou la réveillant dans certains cas. » Pour Bonnet, l'ambition cléricale d'épuration de la foi risque de faire du catholicisme une confession intellectualiste et désincarnée inaccessible aux catégories populaires. Ce risque sera présent dans l'Église tant que le clergé sera constitué par un milieu fermé s'auto-reproduisant et sans contre-pouvoir.
Cette succession de coups de griffe, de réflexions historiques érudites, de parallèles iconoclastes, de coups successivement portés à la gauche du Christ et à la droite du Père, de souvenirs émus ou de méditations tendres, fait le succès du livre quand elle ne désarçonne pas le lecteur. Son ami René Boudot, auquel Bonnet fait lire en premier les fiches qui constituent le manuscrit, a d'abord été sceptique. Mais, une fois dépassée la forme abrupte de l'admonestation, il se retrouve très bien dans la critique d'une avant-garde cléricale qui s'enferme parmi les cercles militants et perd de vue la réalité ouvrière, voire le peuple. Lui-même s'est détaché de l'Action catholique ouvrière (ACO) en raison de cette dérive. Il sait que Bonnet ne veut pas détruire les militants d’Action catholique mais le cléricalisme qui subordonne ceux-ci tout en semblant les exalter. Reste que le pamphlet de Bonnet va avoir un tel retentissement que ses intentions vont passer au second plan derrière la polarisation gauche-droite des interprétations du livre.
/image%2F0976731%2F20260427%2Fob_7b6fd1_oip-keneag9ixscljusskfysnqaaaa-jpg-c.jpg)