L’ambigu esprit d’Assise à l’époque de Giotto

Publié le par Michel Durand

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Il m’a été demandé pour 2011-2012 de donner dans le centre lyonnais Saint-Bonaventure, un enseignement iconographique sur Saint François d’Assise. Le cours est ainsi présenté :

« 13e et 14e siècles : François d’Assise, nouvelles traces du sacré »

À l’aide de diapositives, nous verrons comment l’art occidental quitte l’art byzantin (l’icône) et le Moyen Âge, pour découvrir les paysages, les corps et leur expressivité. La matière picturale étant abondante, nous examinerons quelques exemples types : Cimabue, « gothique international », Giotto. Ainsi, nous établirons les bases iconographiques au moment où Giotto et Fra Angelico donnent à voir par la peinture la vie de François d’Assise. Nous tentons de discerner dans ces productions artistiques « l’esprit d’Assise ».

 

Une fois de plus, je suis très heureux d’avoir à préparer ce cours d’iconographie chrétienne. En effet, j’aime reprendre mes études théologiques en partant des expressions plastiques d’une époque déterminée. Les œuvres peintes donnent à penser sur la spiritualité et la théologie contemporaine à la création artistique.

Cette année, il s’agit donc de François et de son engagement évangélique. Comment ses disciples l’ont-ils traduit en image.

Nous savons que François s’opposait avec détermination à toutes les installations monastiques. Il questionnait les bénédictins qui jouissaient de grandes richesses terriennes et immobilières. Contre ces seigneurs, moines propriétaires qui exploitaient, tout en les aidant à vivre, les pauvres paysans (serfs, convers), il proclamait sur les routes, de ville en ville, la pauvreté selon l’Évangile. Son engagement spirituel se situe dans la ligne de Pierre Valdo qui vendit ses biens pour donner son argent aux pauvres.

En fait, avec le XIIe siècle une société nouvelle s’installe en Europe. Tout en s’appuyant économiquement sur les campagnes, les villes se développent. La richesse maintenant ne se trouve plus dans les châteaux, mais dans les riches demeures commerciales des villes naissantes. Cet enrichissement par un commerce basé sur l’argent ne s’oppose-t-il pas au message du Christ ?

Jésus dit au jeune homme : Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, tu auras alors un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. (Matthieu 19:21)

François entend ces paroles et, peut-être pour assainir sa conscience vis-à-vis de son riche père et de la vie qui lui était promise, les reçoit comme un appel. Ne pas être propriétaire de sa maison, ne pas avoir de terrain, aller sur les routes comme vivait Jésus avec ses disciples. Une pauvreté radicale !

Certains parmi les premiers franciscains suivirent rigoureusement cette discipline. On les a appelés « les spirituels ». C’est tout juste s’ils possédaient un livre saint. Ils n’avaient pas de « tunique de rechange ». Alors, quand ils ont vu les premières œuvres d’art illustrant la vie de leur maître, ils crièrent au scandale. Ils n’étaient pas contre les images. Ils aimaient voir les christs peints dans les églises d’Ombrie ; mais, de là à posséder une œuvre peinte de frère François ! Le vœu de pauvreté invitait à plus d’humilité.

Alors, d’où viennent les commandes à Cimabue, Giotto… ? Qui paya les décors sur les murs de la basilique d’Assise ? De la chapelle Bardi, église Sainte-Croix à Florence ?

Opposés aux « spirituels » radicaux, des frères plus accommodants, pour que l’ordre perdure, acceptèrent de composer avec les coutumes et les richesses du monde. Les prêtres, les évêques, le pape supportaient mal les excès évangéliques de pauvreté des « spirituels ». Alors, comme la hiérarchie catholique faisait tout pour que François et les siens adoptent un mode de vie plus raisonnable en s‘installant dans des couvents (nouveaux types de monastère urbain), des « Franciscains » optèrent pour cette tendance afin, disent-ils, d’assurer l’avenir de l’ordre. Ils reçurent le non de « conventuels » et se soumirent totalement aux désirs pontificaux. Dans cette ligne, écoles, grandes maisons, universités, églises , basiliques furent construites. Ce sont eux qui passèrent commande à Giotto, lequel avait, dit-on, un grand mépris de la pauvreté. Les images qui résultent de cette orientation effacent les contacts que le frère mineur avait avec les gens, les pauvres, les malades et exaltent le commerce avec les riches commerçants, les notables civils et ecclésiastiques. Un franciscain peint par Giotto pour les Conventuels montre sa confortable installation dans la société. II est, dans des vêtements de qualité, du côté des riches, des ecclésiastiques de haut rang et non avec les paysans et les lépreux. Les « spirituels » alors crièrent à la trahison. François connut tout cela de son vivant.

 

Ma conclusion.

Depuis toujours, l’Église a eu du mal à se situer dans la simplicité, la pauvreté. C’est à dire : la richesse évangélique, la sobriété christique. Elle connaîtra sans cesse cette difficulté. Un évêque, trop proche des gens (comme don Helder Camara) sera remplacé par l’Église vaticane par un homme plus convenable aux yeux des notables de ce monde.

À peine un siècle après sa mort, l’évolution des peintures sur Saint-François nous montre cette durable tendance.

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